1. Première
    par Elodie Bardinet

    En 1987, Predator dépassait son statut initial de sympathique série B grâce à sa construction originale, ses punchlines lancées par un Arnold Schwarzenegger en grande forme, sa violence assumée, et bien sûr sa créature énigmatique, visuellement impressionnante, qui a tellement intrigué les spectateurs qu’elle a eu droit à plusieurs suites et spin-offs donnant plus ou moins de détails sur son origine et ses motivations. En (très) bref, Predador est devenu culte et il a fait des petits, sans qu’aucun d’eux ne parvienne jamais à l’égaler.

    "T'as pas une gueule de porte-bonheur !"
    Ce n’est malheureusement pas The Predator qui va changer la donne : que vous veniez pour en savoir plus sur l’extra-terrestre, pour les scènes d’action sanglantes et débridées, pour l’humour de Shane Black ou par nostalgie des années 1980, vous risquez de rester sur votre faim… justement parce que le réalisateur et son équipe n’ont pas réussi à choisir entre toutes ces attentes de fans ! En voulant être tout cela à la fois, cette suite est déséquilibrée : l’histoire part dans tous les sens, et surtout, elle est noyée par des vannes souvent balancées n’importe comment (mention spéciale à celle sur Forrest Gump, qui est drôle en soi, mais tombe comme un cheveu sur la soupe). Sa production a été compliquée (multiples changements de scénario, reshoots, disparition de personnages en cours de route, ajout de blagues...), et ça se ressent à l'écran.

    Pourtant, sur le papier, embaucher Shane Black semblait être une bonne idée. Il jouait dans le Predator original face à Schwarzie, a fait carrière à Hollywood grâce à ses scénarios de buddy movies bien ficelés (L’Arme fatale, Le Dernier Samaritain, Last Action Hero…) avant de passer à la réalisation avec Kiss Kiss Bang Bang, Iron Man 3 et The Nice Guys, tous remplis d'un sens du comique de situations savoureux. Sans compter qu’il a fait appel à Fred Dekker, avec qui il a coécrit The Monster Squad, une comédie d'action pour ados de la fin des années 1980 qui transpirait l'amour des monstres.

    Sur The Predator, on retrouve en partie leur style : le duo parvient notamment à présenter leur équipe de "cinglés" de manière efficace, et ils ont quelques bonnes idées (la première apparition sanglante de la bête ou l’utilisation détournée du champ de force, par exemple). Ils choisissent aussi comme héros de l’histoire un petit garçon autiste (Jacob Tremblay, la révélation de Room), ce qui fait écho aux précédentes œuvres de Black, où un enfant est souvent le témoin, voire la solution, des problèmes.

    Côté mise en scène, Black prend visiblement un malin plaisir à faire couler l’hémoglobine : entre éviscération, empalement ou décapitation, le réalisateur profite pleinement de son statut R-Rated (déconseillé aux moins de 17 ans non accompagnés d’un adulte aux Etats-Unis ; en France, le film écope d’une interdiction aux moins de 12 ans). A l’heure où la plupart des blockbusters sont adoucis pour être estampillés PG-13 (moins de 13 ans) et engranger potentiellement plus de recettes, ce côté défouloir est assez communicatif. Dommage que la chorégraphie des combats soient si brouillonne, rendant une partie des scènes d'action incompréhensibles.

    "On est l’équipe numéro deux, c’est comme la première mais en plus bête"
    Le tout est évidemment saupoudré de multiples références à Predator, ainsi qu'à sa suite directe portée par Danny Glover en 1990, en y ajoutant une petite pincée d'humour meta. Si la qualité de de ces (trop) nombreux clins d'oeil est inégale, il se dégage de l’ensemble une ambiance 80’s sympathique, surtout au début, où les blagues "old school" sont totalement assumées. Cet humour à l'ancienne est cependant contrebalancé par un scénario alambiqué et creux (sans spoiler il est question de mélange d'ADN, mais cette idée n'est jamais pleinement exploitée), marqué aussi par une évolution maladroite des personnages, à commencer par la créature. Enfin, LES créatures, puisqu'on peut compter ici sur des chiens Predator, qui auraient pu apporter un plus mais se révèlent rapidement de simples gadgets, et sur un "super-Predator", qui semble surgir directement des films de super-héros actuels (d'ailleurs, le climax à la Iron Man 3 risque de faire hurler les fans). Surtout que la bestiole n'est plus un animatronique rendant hommage à l’original de Stan Winston, mais un monstre en numérique. Sacrilège ! 

    A trop vouloir moderniser le concept, Black et Dekker signent un Predator hybride, qui ne ressemble plus vraiment au classique de John McTiernan, mais qui n'est pas non plus sa version "augmentée". Ce serait plus son cousin bourré racontant des blagues à tout va en souvenir de son aîné décédé. Sur le moment, ça parait fun et décomplexé, mais au fond, c'est un peu triste.

  2. Première
    par Guillaume Bonnet

    Damien Chazelle sera donc ce cinéaste-là : le cinéaste des derniers regards, dans lesquels les films re-défilent en accéléré, comme la vie au moment du dernier soupir. Dans le bar de Whiplash, c’était ça ; puis dans le club de jazz de La La Land ; et encore dans le finale saisissant de First Man, des deux côtés de la vitre en plexiglass : des gens qui se regardent, mari, femme, amant, amante, bourreau, victime, qui font les comptes et prennent la mesure de ce qui les sépare, de ce qui les unit, de tout ce qui a été, et de tout ce qui ne sera plus. A chaque fois, il faut bien le dire, l’effet suspendu est d’une tristesse infinie. Oui, en cinq ans, Damien Chazelle se sera débrouillé pour tourner un film sur la musique, une love story dansée puis un biopic sur la conquête de l’espace – trois genres feel good par excellence – en faisant à chaque fois le choix du désenchantement, étant entendu que les rêves, les ambitions, les accomplissements sont toujours aussi synonymes de deuils, de ruptures et de lendemains qui ne manqueront pas de déchanter.

    Boulons rouillés
    La conquête de l’espace, donc. Les amitiés/rivalités viriles des astronautes, les vignettes d’americana, la course contre les Russes et contre la montre, Ed Harris, Tom Hanks, le monde entier rivé à sa télévision ou à son poste de radio… Ce film-là, beaucoup l’ont fait, et pas trop mal quand même : au moins un chef-d’œuvre total (l’Etoffe des héros en 1983, qui s’arrête avant le programme Apollo) et un film pop corn irrésistible (Apollo 13 en 1995, qui transforme les problèmes de Houston en acclamations au champagne et farandoles étoilées). Beaucoup l’ont fait, mais tous avaient pris soin d’éviter l’obstacle Neil Armstrong, ce gars dont tout un chacun connaît le nom et une certaine citation mais ni le visage, ni la vie, avant ou après avoir marché sur la lune. Dans les conférences de presse d’époque et les images du documentaire For All Mankind (qui a servi de boussole esthétique à Chazelle, tout en tôle froissée, boulons rouillés, habitacles bricolés au velcro, au fil électrique et au couteau suisse), Armstrong n’est que raideur froide et poker face intériorisée. Partant de là (et d’une bio officielle publiée en 2005), le jeune cinéaste tente le film à hauteur du regard de l’astronaute fonctionnaire qui va au boulot le matin, les blessures rangées au fond d’un tiroir, mais la tête tout sauf dans les étoiles.

    Petit pas
    Le 20 juillet 1969, l’humanité a bondi sur la lune mais Armstrong a juste posé sa botte sur le sol. Il l’a dit d’ailleurs – et avec une certaine force – mais personne n’y a prêté attention, préférant écouter la seconde moitié de la phrase, celle qui nous concernait tous. Chazelle, lui, se concentre sur la première, le « petit pas pour l’homme », pris au petit pied de la lettre, transformant la conquête spatiale en drama intime, shooté en gros plan collé à la visière du scaphandre, dés-héroïsé, dés-iconisé, sans drapeau planté au ralenti, sans parade dans les rues ni carton post-générique qui donneraient du sens à tout ça. Un anti grand spectacle, presque un anti film américain, tellement en retenue et par le petit bout de la lorgnette qu’il y aurait tromperie sur la marchandise s’il ne poussait son programme avec une rigueur aussi forcenée, à la recherche de la portée personnelle que ce type a pu donner à une quête qui n’était pas la sienne. « Réfléchis bien à ce que tu vas leur dire, » lance son épouse à l’astronaute, juste avant le grand départ. Elle ne fait pas référence aux gens qui suivront la retransmission télévisée mais à ses deux fils, à qui il faut expliquer que papa pourrait bien ne pas revenir de son voyage. Le film est entièrement pensé et mis en scène à cette échelle. Le tout petit pas de cet homme-là. Sa perspective. Son regard. Et toute la vie qui défile dedans.

  3. Première
    par Gérard Delorme

    À l’exception de sa période chrétienne marquée par Breaking the Waves, la filmographie de Lars von Trier révèle une vision peu indulgente à l’égard du genre humain. C’est avec une froideur méthodique et ciblée qu’il a réglé ses comptes avec les Américains (Dogville et Manderlay, le troisième épisode n’ayant pu se faire faute d’une interprète consentante), les acteurs (Le Direktør), et les femmes, auxquelles il a consacré une trilogie complète débutée avec Antichrist (qui traitait de l’hystérie), tandis que les titres de Melancholia et Nymphomaniac parlaient pour eux-mêmes. Mais si LVT est sévère avec ses semblables, il a la décence de se mettre dans le même panier, à la différence de Michael Haneke, un autre misanthrope notoire auquel on a pu le comparer. Alors que l’Autrichien est un dominateur méprisant qui aime infliger la douleur et conçoit ses films comme des punitions administrées à un public masochiste, le Danois ne prend aucun plaisir à traiter de sujets pénibles. Pour lui, la souffrance est le prix à payer pour accomplir une oeuvre de valeur. Depuis son adolescence, von Trier a toujours admiré Strindberg, dont la vie a été ponctuée de terribles crises qui coïncidaient avec ses périodes de créativité les plus fortes. Par analogie, on peut se demander si le cinéaste, lui-même tourmenté par les phobies, les crises d’angoisse, les TOC et la dépression, ne s’est pas nourri de sa maladie pour trouver l’inspiration (à moins qu’à l’inverse, la pratique du cinéma n’ait aggravé son mal). Toujours est-il qu’il assume totalement l’impératif de souffrir pour son art.

    Testament artistique
    C’est un peu le sujet de son dernier film dans lequel il s’identifie à Jack, le tueur en série joué par Matt Dillon. Cinq chapitres décrivent autant d’« incidents », à savoir les rencontres plus ou moins fortuites avec des victimes que Jack tue après les avoir parfois torturées. Comme le cinéaste, Jack souffre de TOC, et il pratique son activité avec un perfectionnisme, une exigence et une inventivité qui lui demandent beaucoup de peine. Dans ses moments de doute, il trouve un réconfort en conversant avec Verge, un personnage invisible qui peut être aussi bien un alter ego que la voix de sa conscience. À la fin, lorsque Verge/Virgile prend l’apparence de Bruno Ganz, on pense encore à Strindberg et son Inferno, même si de façon beaucoup plus explicite, c’est Dante qui est convoqué. Lars von Trier a-t-il livré son testament artistique avec ce portrait par procuration, assorti d’images d’holocauste, d’autocitations, ainsi que d’énigmatiques extraits de concert de Glenn Gould ? Ce serait l’argument le plus convaincant de ce film qui, en dépit de la cruauté de certaines images, n’appelle à crier ni au scandale, ni au génie. Au dernier Festival de Cannes, où il est apparu très diminué physiquement, le cinéaste déclarait qu’il n’aurait plus la force de tourner des longs métrages et envisageait une série de programmes courts. Il faut donc aller voir celui-ci pendant que c’est encore le dernier.

  4. Première
    par Chrsitophe Narbonne

    Le temps d’une soirée festive, trois couples (et leur pote célibataire) décident, par défi, de jouer la transparence en disposant leurs smartphones au milieu d’une table. Chaque appel ou notification quelconque sera partagé avec les autres... L’unité de temps et de lieu, le pitch diabolique (virant au ré-règlement de comptes entre amis) et le casting rassembleur évoquent irrésistiblement Le Prénom auquel cette comédie high concept se mesure sans fausse modestie. Avec sa science du rythme et du suspense, héritage de ses années polar, Fred Cavayé signe un réjouissant Jeu (de massacre) dont le centre de gravité se déplace sans cesse, entre rire et émotion. Le pied de nez final, un peu déconcertant, ne gâche en rien cette partie de plaisir.

  5. Première
    par Sophie Benamon

    Ne vous fiez pas à son titre français qui surfe sur la vague des Monstres & Cie (très bien !) ou Cigognes et Compagnie (moins bien !). Les références de ce Yeti & Cie sont plutôt à chercher du côté de son titre original (Small Foot) car il s’agit d’une variante de Happy Feet. Le film est produit par Glenn Ficarra et John Requa (le duo derrière Crazy, Stupid, Love) et se concentre sur un jeune Yeti dont le monde tourne autour d’une mythologie à laquelle il croit dur comme fer. Son but : succéder à son père et devenir le prochain « sonneur de gong » afin d’avoir la charge de réveiller tout le village. Un accident va le mettre nez à nez avec un « small foot », surnom donné aux humains que les Yétis considèrent comme des créatures imaginaires. Personne au village ne veut croire à sa rencontre et le voilà banni. Le film est un divertissement très agréable pour les enfants sur les croyances, rythmé par de très sympathiques numéros chantés. Les adultes y trouveront, quant à eux, matière à réflexion sur les mythes. La séquence de la déconstruction de la légende sur laquelle repose la civilisation yéti est à ce titre très émouvante tant dans le récit que graphiquement. Remettre en question ses connaissances, savoir pourquoi certaines règles sont mises en place sont autant d’axes que nous offre ce film d’animation très réussi.

  6. Première
    par Sophie Benamon

    Entre octobre 1963 et juin1964, s’est tenu le procès de Rivonia en Afrique du Sud. Les accusés : Nelson Mandela et les leaders de l’ANC–le parti anti-apartheid- et ceux qui les aidaient. Ces hommes, des noirs, des blancs, un indien, risquaient la mort. Ils ont tenu tête contre le racisme d’Etat. Six d’entre eux seront condamnés à la prison à perpétuité. Ils ne recouvreront la liberté que 36 ans plus tard. De ces heures de réquisitoires et d’interrogatoires, il n’y a aucune image, mais l’intégralité des actes a été enregistrée. Ce sont ces archives audio miraculées des années Apartheid qui arrivent pour la première fois à nos oreilles. Outre le fait d’exhumer ce document historique, c’est la manière dont le font les réalisateurs Gilles Porte et Nicolas Champeaux (ancien correspondant de RFI, spécialisé dans l’Afrique du Sud) qui est admirable. Le récit du procès est illustré par de magnifiques animations signées Oerd. Elles donnent l’impression d’avoir été griffonnées à la craie noire ramassée sur le sol d’une prison. Très stylisés, les dessins virent parfois à l’abstraction, conférant un lyrisme étonnant aux propos. Et puis, il y a les témoignages des survivants. Réagissant aux paroles surgies du passé qu’ils écoutent au casque devant nous, ces vieillards livrent leur version intime de l’histoire. Forcément bouleversante. Quelle bonne idée aussi de donner la parole aux fils et aux épouses, victimes collatérales de l’engagement de leur proche. Rarement la résistance n’aura eu visage plus significatif que celui d’un fils séparé trente ans de son père. Le film remet le collectif en avant, là où le régime anti apartheid avait focalisé la responsabilité d’une cause sur un homme (Mandela). Mais c’est ensemble que les accusés de Rivonia avaient décidé de laisser Mandela s’exprimer par un discours –devenu célèbre. Les réalisateurs donnent à entendre sa voix à de jeunes sud-africains d’aujourd’hui, noirs et blancs. L’émotion est grande.

  7. Première
    par Christophe Narbonne

    L’argument du film est dingo : un enfant de douze ans assigne ses parents en justice pour lui avoir donné la vie ! Et Nadine Labaki, réalisatrice de l’acclamé Caramel, de dérouler le fil d’une existence chaotique, passée dans la rue où le petit Zain tente de gagner de l’argent, aussitôt reversé à ses parents, Thénardier des temps modernes. Inspiré par la réalité, tourné caméra au poignet dans un souci d’immersion total, Capharnaüm crie à chaque plan son désir de s’inscrire dans la lignée des grands films sur l’enfance volée, du Voleur de bicyclette à Los Olvidados. La barre est un peu haute pour la réalisatrice qui n’évite pas toujours la sensiblerie et un esthétisme déplacé. On lui sait cependant gré de ne pas condamner ses personnages, victimes de leur condition et artisans de leur propre malheur.

  8. Première
    par Thierry Chèze

    Bruno Sauvard propose ici une plongée dans le côté punk et rebelle du monde viticole, de ces femmes et hommes qui ont décidé depuis quelques années d’inventer le vin qu’ils avaient envie de boire. 100% naturel et sans artifice. Plus qu’un vin bio, un vin libre dans tous les sens du terme ! L’occasion d’une galerie de personnages haut en couleur et de récits de passionnés qui s’adresse tout autant aux profanes qu’aux passionnés. Mais au-delà de cette galerie jamais ennuyeuse tant les profils rencontrés apparaissent différents, il manque un contrepoint, un avis moins automatiquement empathique qui questionne la qualité de ces différents vins et les remettent en perspective. Non pour les casser mais au contraire pour en souligner la qualité par un point de vue extérieur et non convaincu a priori par la cause.

  9. Première
    par François Léger

    Après les échecs critiques des films The Amazing Spider-Man, Sony a concédé en 2017 à partager les droits du Tisseur avec Disney/Marvel. De cette entente inédite entre les deux studios est né Spider-Man : Homecoming, nouveau reboot du personnage, qui évolue désormais au côté des Avengers. Sony aurait pu s’arrêter là, profiter des royalties et laisser l’ancienne concurrence faire le boulot. Sauf que le contrat stipulait que la firme avait toujours le droit d’exploiter au cinéma les personnages secondaires de l’univers Spider-Man. Ni une, ni deux, Venom était dans les tuyaux, avec pour objectif de monter un « cinematic universe » parallèle. Déjà incarné sur grand écran dans Spider-Man 3 par Topher Grace, l’ennemi emblématique de Spidey est donc de retour dans son propre long-métrage, sous les traits de Tom Hardy et la direction de Ruben Fleisher (Bienvenue à Zombieland, Gangster Squad).

    L’histoire d’Eddie Brock, reporter d’investigation à succès qui se retrouve contaminé par un symbiote extraterrestre à la force surhumaine. La bestiole a été ramenée chez nous par un PDG malfaisant, copie conforme d’Elon Musk (Riz Ahmed, qui fait tout juste le job), bien décidé à fusionner l’humain et l’alien dans le but de permettre à l’Homme de vivre dans l’espace. Dopé aux retournements de situation et aux coïncidences improbables, le film ne fonctionne qu’en ruptures de ton maladroites. Fleisher passe sans avertissement du thriller fantastique à la comédie cartoonesque gênante, et finit par tout transformer en pastiche (le genre super-héroïque, les dialogues, Tom Hardy lui-même). 

    La schizophrénie de Brock - le symbiote lui parle et peut prendre le contrôle de son corps - est malheureusement bien vite évacuée au profit d’une succession interminable de scènes d’action surdécoupées. Malgré un budget effets spéciaux conséquent, Venom a des airs de blockbuster mal dégrossi des années 90. Hardy y va visiblement de bon coeur, mais disparaît sous ses grimaces incessantes et des séquences gaguesques absurdes qui foutraient la honte à n’importe quel acteur de série Z. Le souvenir de la star en train de croquer dans un homard vivant nous hantera longtemps. 

    Après un troisième acte sans surprises (vraiment aucune), le film tease sa suite à l’aide d’une scène post-générique où un grand acteur, maquillé et coiffé comme Tahiti Bob des Simpson, perd toute dignité. Au secours.

  10. Première
    par Frédéric Foubert

    Début 2014, les fans les plus acharnés de la première saison de True Detective s’étaient tous précipités en librairie pour acheter Galveston, premier roman de Nic Pizzolatto, écrivain jusqu’alors inconnu devenu showrunner-superstar du jour au lendemain. Histoire de tuer le temps entre deux épisodes. Le bouquin racontait la rencontre entre un gangster en cavale et une jeune prostituée, qui taillaient la route ensemble et tentaient d’échapper à leur destin en se planquant au fin fond du Texas, dans la station balnéaire de Galveston – Pizzolatto faisait du bled une sorte d’Eldorado intime, un hypothétique paradis terrestre loin des tourments du monde. Pour son premier job de réalisatrice aux Etats-Unis, Mélanie Laurent retranscrit bien la petite musique violente et mélancolique du livre, cette sensibilité de gros dur au cœur tendre qui palpite tout au long des deux saisons de True Detective. L’atmosphère est poisseuse, pesante, trouée de flashs de violence efficaces, Mélanie Laurent sait bien filmer la géographie du South Texas et les grands yeux d’enfant triste d’Elle Fanning. Il y a dans le film un aspect vaporeux, aérien, « mouchoir de poche », qui fait à la fois sa force et sa limite (mais c’était déjà le cas du bouquin). Ben Foster, toujours exceptionnel dans les rôles de marginaux à fleur de peau (Galveston ferait d’ailleurs un bon double programme avec Leave No Trace, sorti le mois dernier), apporte un peu de gravité et de pesanteur à l’affaire. C’est du travail de pro. Un argument de poids pour la demande de carte verte de Mélanie Laurent.

  11. Première
    par Christophe Narbonne

    Il aura fallu douze ans à Michel Ocelot pour tourner un troisième long métrage original. À l’instar d’Azur et Asmar, Dilili à Paris bénéficie d’une animation 3D à plat et de couleurs unies chatoyantes qui en font des films d’animation à part, quelque part entre l’enluminure et les arts graphiques. Une nouveauté tout de même : l’utilisation pour les décors en 2D de vraies photos de Paris (retravaillées par endroits pour coller à l’ambiance Belle Epoque de l’histoire), le contraste étant saisissant de beauté. Sur le fond, fidèle à ses obsessions pédagogiques, Ocelot a décidé “d’enseigner” aux plus jeunes le respect des autres, en particulier des femmes, au centre du film. Outre Dilili, l’intrépide héroïne métisse (accompagné d’un jeune Parisien en triporteur), Louise Michel, Marie Curie et la cantatrice Emma Calvé mènent en effet l’enquête pour retrouver des fillettes enlevées par les mystérieux Mâles-Maîtres. Oui, il y a un côté bottin mondain du début du XXème siècle dans cette course effrénée dans les rues de Paris où l’on croise Picasso, Debussy, Monet, j’en passe. L’envie louable d’élever le petit spectateur est toujours là (on imagine déjà les séances troublées par les chuchotements explicatifs des parents) mais elle se double cette fois d’un discours antipatriarcal sérieusement didactique, et même anxiogène : les filles y sont traitées comme des êtres asservis, “niqabisés”. Cette noirceur inédite, motivée par un élan sincère, crée un léger malaise, adouci in extremis par un éblouissant final féérique.

  12. Première
    par Christophe Narbonne

    Suite, seize ans plus tard, d’Embrassez qui vous voudrez, Voyez comme on danse n’a conservé du casting original que Rampling, Viard et Bouquet côté filles, Dutronc et Blanc côté garçons –dans des rôles en retrait. Recentré sur ces dames, soudées par leur amitié née dans l’adversité, le nouveau Michel Blanc évoque toujours la difficulté d’être femme (mère, épouse, amante) dans un monde en mutation qu’elles savent désormais mieux domestiquer. Victimes de cette prise de pouvoir soft, les hommes brillent toujours autant par leur médiocrité, comme ce Julien (Rouve), nouveau compagnon de Lucie (Bouquet), parano et menteur. Portraitiste et dialoguiste hors pair, Michel Blanc signe une nouvelle comédie chorale efficace, sans doute moins originale et corrosive que la précédente mais bien au-dessus de la moyenne

  13. Première
    par Thomas Baurez

    Lara a 15 ans, de beaux cheveux blonds et des yeux bleus pénétrants. Elle aspire à devenir danseuse et se bat pour être à la hauteur et faire virevolter un corps dont on sent bien vite qu’il souffre. À partir d’un tel sujet, le film pourrait glisser tranquillement sur les rails d’un récit adolescent comme il en existe des kyrielles. Sauf que le corps même du film semble, lui aussi, résister. La caméra colle l’héroïne de près, accompagne ses gestes et forcément dévoile un détail qui n’en est pas un. Lara a le corps d’un garçon et elle entend bien corriger cela. Avant que les hormones n’agissent, il faut faire avec et mettre un sparadrap pour cacher ce sexe d’homme qui ne lui correspond pas. Mais Girl n’est pas non plus le récit d’une jeune fille différente bientôt brimée par la communauté. Au contraire, le monde qui entoure Lara (père, petit frère, copines de classe, médecins...) a non seulement accepté cette « différence » mais fait avec. Certains soutiennent, d’autres restent à distance. Ce qui importe au cinéaste flamand Lukas Dhont, dont c’est le premier long métrage à seulement 25 ans, ce n’est pas tant de savoir ce qu’en pensent les autres que la façon dont Lara vit sa lente métamorphose, sa réappropriation physique. Le spectateur regarde cette jeune femme courageuse qui intériorise tout jusqu’à perdre haleine. Girl est un film fort et puissant porté par un jeune acteur (Victor Polster) d’une force et d’une présence inouïes. Ce qu’on appelle un choc.

  14. Première
    par Sylvestre Picard

    L'Europe dans le futur : les survivants ont fui la nature devenue stérile dans des villes-dortoirs totalitairement désespérées. Un agronome (le trop rare Jean-Marc Barr) découvre la piste d'un savant disparu qui aurait trouvé la clé de la survie. Les quinze premières minutes de La Particule humaine sont d'une efficacité redoutable, mettant en scène avec une belle photo en noir et blanc le wasteland d'un futur déprimant (la terre est morte, les migrants se font électrocuter par des barrières d'energie) dont la puissance d'évocation est digne du prologue de Blade Runner 2049. Mais visiblement plus inspiré par Tarkovski que Ridley Scott, le réalisateur turc Semih Kaplanoğlu se perd ensuite dans un mysticisme judéo-chrétien finalement aussi creux que prévisible. Dommage, tant les films de science-fiction originaux se font rares, surtout quand ils viennent d'Europe.

  15. Première
    par Eric Vernay

    Jackson, Mississippi. Rongée par la culpabilité d'avoir participé à un jury dont le verdict fut la peine de mort, 22 ans plus tôt, Lindy Lou part à la rencontre des 11 autres jurés. Certains regrettent leur choix, d’autre non. Certains refusent de lui répondre, d’autres ont, comme elle, très envie de se confier. Le vertige moral de la vieille dame n'a rien d'évident en pleine "Bible Belt" pieuse et pro-peine de mort mais, si la compassion de Lindy pour le condamné passe très mal dans son entourage, ses rencontres avec les jurés provoquent en revanche quelques étincelles. Elles libèrent une parole souvent enfouie, loin de la caricature habituelle de l'électorat trumpiste. Au prévisible tract anti-peine de mort, ce beau road

  16. Première
    par Perrine Quennesson

    Lunettes immenses et carrées qui lui mangent la moitié du visage, col en dentelle et cheveux tirés en chignon strict, le look de Ruth Bader Ginsberg, 85 ans, se décline à l’infini sur des tote bags ou des mugs. Celle dont la biographie intitulée Notorious RBG est chapitrée par les paroles du rappeur notoire B.I.G est devenue ces dernières années un véritable symbole pop et féministe. Mais comme le démontre le documentaire de Betsy West et Julie Cohen, qui fut le succès surprise de cet été aux États-Unis, la juge Ginsberg mérite ce statut tardif. Sur un mode assez hagiographique, le documentaire est rythmé par les différentes affaires qu’elle a défendues, et souvent gagnées, qui en ont fait une championne de l’égalité des sexes arguant principalement que la clause de protection égale du 14ème amendement devait s'appliquer aux femmes pour notamment remédier aux écarts d'embauche, de pratiques commerciales et de politique publique. On y découvre aussi l’autre versant, plus personnel, d’une épouse heureuse en mariage qui a étudié le droit dans les années 1950 à Harvard où elle faisait partie des neuf femmes d’une promotion qui comptait 500 hommes. On peut supposer que la question posée lors de son entrée, « Comment justifiez-vous de prendre la place d'un homme compétent ? », a dû allumer sa flamme féministe. Militant sans jamais tomber dans le prosélytisme, RBG atteste par l’exemple d’une époque qui commence enfin (parfois maladroitement préférant l’iconisation aux faits) à relire son histoire au féminin. 

  17. Première
    par Christophe Narbonne

    Tourné en marge des JO de Rio 2016, ce documentaire s’intéresse au sort des habitants de “L’IBGE”, un ancien édifice fédéral désaffecté devenu le refuge des miséreux cariocas. « Nous ne sommes pas des mendiants mais des gens et des familles qui luttent », précise une intervenante (’une des nombreuses mères de famille, seules ou en couple, piliers du lieu), qui rêve d’un avenir meilleur pour ses enfants, lesquels jouent au milieu de décombres ou soufflent dans des cartouches vides. Le constat est accablant, pourtant la réalisatrice privilégie le souffle de vie qui parcourt cet endroit sinistre, vibrant au rythme des buts de la sélection brésilienne promise au titre olympique.

  18. Première
    par Michaël Patin

    Dans une maison de campagne au sud du Brésil, une famille nombreuse de la grande bourgeoisie se retrouve pour des libations dominicales. C’est le 1er janvier 2003, jour de la prise de fonction du président Lula. Famille et lutte des classes, on connaît la chanson. Comme on imagine l’impact d’un tel film à l’orée de nouvelles élections, dont les enjeux semblent tragiquement inversés. La puissance de Domingo tient dans la manière dont Fellipe Barbosa (Gabriel et la montagne) et sa compagne Clara Linhart tirent profit de leur dispositif spatio-temporel (un jour, un lieu), filmant les rapports de force dans leur complexité cacophonique, n’expliquant rien pour forcer l’œil à trouver son chemin en terrain miné. Cette saturation initiale, dont la vitalité dingue renvoie aux belles heures du cinéma choral à l’italienne (on peut aussi penser à Milou en mai), s’éclaircit au fil des engueulades, des coucheries, des mensonges et des humiliations. Autant de passages obligés que les cinéastes débarrassent de toute pesanteur : leur regard panoptique ne laisse personne sur le bord de la route (une vingtaine de personnages finement exploités) et chahute sans arrêt nos attentes. Les liens entre causes et conséquences ne sont jamais mécaniques, l’éclosion du plaisir et de la colère toujours anfractueuse. Il suffit d’un verre brisé, d’une chanson fredonnée, d’une coupure de courant pour troubler le statu quo et rebattre les cartes. Mieux qu’un précipité de réalisme sociologique, Domingo est un portrait en puzzle de l’âme brésilienne. Un film sur la vie dans sa grisante contradiction.

  19. Première
    par Thierry Chèze

    Ce documentaire d’Emilio Belmonte nous plonge dans la création d’un spectacle d’une des reines du flamenco moderne : l’espagnole Rocio Molina. Un personnage aussi attachant qu’impressionnant dans sa manière de repousser les limites du flamenco traditionnel en cherchant des points de rupture corporels. Pour un résultat indéniablement fascinant et spectaculaire. Mais quel dommage que Belmonte n’invente, lui, pas grand-chose dans la manière de regarder et de filmer cette artiste hors pair pour accompagner par sa réalisation l’aspect révolutionnaire de son travail. Comme hypnotisé par son sujet, il signe un film de spécialiste pour les spécialistes, laissant les profanes un peu trop à l’écart par manque tout à la fois d’inventivité et de pédagogie.

  20. Première
    par Anouk Féral

    Ils ont pris tout ce qu’ils avaient sous la main (leurs potes connus –Reda Kateb - ou pas, leur chien, leurs enfants, leurs parents – dont Richard -, leurs maisons et même la vraie Clémentine Autain) pour ficeler, à bas coût, la plus attachante anti-comédie romantique de l’automne. Mais Romane Bohringer et Philippe Rebbot, véritable couple à la vie, ont surtout pris leurs sentiments réels pour construire le récit bien fagoté de la déliquescence de leur amour. Le pari de l’autofiction cinématographique à la française était casse-gueule, et ils s’en sortent bien. C’est que leur histoire est à la fois banale (dix ans de vie commune, deux beaux enfants et l’inéluctable désamour qui finit par pointer) et singulière (pour ne pas aller trop dans le mur, ils décident de le casser, le mur, et de vivre dans deux appartements séparés mais reliés par la chambre de leurs enfants). Les deux acteurs sont surtout terriblement touchants, débarrassés de tout égo, plongés jusqu’au cou dans leur lutte pour se quitter dignement. La forme de leur Amour flou est d’ailleurs à leur image : foutraque, imparfaite, sorte d’hybridation charmante entre les larmes et les rires, la mauvaise foi et une sincérité rare, le documentaire à même leurs souvenirs de vacances filmés à l’Iphone et la fiction pure. C’est elle qui finit par emporter le spectateur, qui oublie que ce sont deux véridiques anciens amants qu’ils ont sous les yeux et se laisse emporter par cette romance si honnêtement vécue qu’elle en devient universelle, condensant en elle seule toutes nos amours passées.

  21. Première
    par Frédéric Foubert

    Valeria Sarmiento, réalisatrice chilienne, compagne et monteuse de Raoul Ruiz, adapte un roman de Camilo Castelo Branco racontant les mésaventures d’un petit orphelin et de sa jolie nourrice, dont les destins vont être dictés par les soubresauts historiques de la fin du XVIIIème  siècle. Le programme de la Cinémathèque française (qui organise cette semaine une rétrospective Sarmiento) nous apprend que ce Cahier Noir est un prequel des Mystères de Lisbonne. A réserver aux membres du fan-club ruizien, donc. Le rythme anémique du récit, les interprétations monolithiques des comédiens et l’atmosphère de production SFP naphtalinée risquent de refroidir les autres.

  22. Première
    par Christophe Narbonne

    Limité par son dispositif théâtral (un face à face dans un lieu indéfini) et ses petits moyens (les flashbacks, censés apporter un surplus d’émotion, manquent de relief), En mille morceaux raconte la rencontre entre une mère et l’assassin de son fils. Ou comment réparer l’irréparable par le dialogue. Et le film de déployer timidement sa pédagogie autour de la “justice restaurative” -concept inventé par les anglo-saxons dans les années 70 et très développé au Canada. Clémentine Célarié et Serge Riaboukine font ce qu’ils peuvent pour élever le débat mais n’y parviennent que ponctuellement.

  23. Première
    par Frédéric Foubert

    "Cette histoire est faite pour être racontée tous les 20 ans", disait Barbra Streisand en 1976, au moment de la sortie de sa version d’Une Etoile est née, la troisième du nom, après celles de William Wellman (1937) et de George Cukor (1954). Il s’est écoulé 40 ans depuis, mais ce n’est pas comme si Hollywood n’avait pas, dans l’intervalle, essayé par tous les moyens d’en tourner un nouveau remake : Whitney Houston et Will Smith avaient failli y parvenir dans les années 90, puis Clint Eastwood et Beyoncé… C’est finalement Bradley Cooper qui a décroché le job. Ou plutôt les jobs, puisqu’il fait à peu près tout ici : jouer, chanter, réaliser, produire, scénariser. "Une chanson, c’est toujours les douze mêmes accords, en boucle", fait-il dire à son personnage, Jackson Maine (une rock-star alcoolo et décavée qu’il incarne superbement), comme pour signifier qu’il sait mieux que quiconque que cette histoire est immortelle, que, dans sa simplicité quasi biblique, elle est l’un des plus beaux mythes hollywoodiens. Une étoile naît, pendant qu’une autre s’éteint – voilà pour le pitch. A Star is Born est la tragédie hollywoodienne absolue, qu’on adore se faire raconter à toutes les époques, et qui marche à tous les coups.

    Après Janet Gaynor, Judy Garland et Barbra Streisand, c’est Lady Gaga qui joue aujourd’hui la jeune rising star, qui va s’éprendre du chanteur buriné, puis finir par l’éclipser. Gaga, pour ses vrais grands débuts au cinéma, est parfaite de naturel gouailleur et dessalé – son personnage, Ally, est une serveuse qui chante dans un cabaret drag-queen la nuit, et se dispute avec son adorable papa italo-américain (Andrew Dice Clay) au petit déjeuner. Sa rencontre avec Jackson Maine va l’aider à accéder à ses rêves de gloire. Les puristes noteront que cette Etoile est née millésime 2018 est d’abord une variation sur la version de 76, que Cooper enrichit de mille idées brillantes, d’une sensibilité irrésistible et d’un charme fou. L’idée, bien sûr, est de réfléchir aux notions de célébrité et de star-system au XXIème siècle. Cooper interprète la star du vieux monde, qui picole trop, tape de la coke avant de monter sur scène et regarde d’un drôle d’air les managers hipsters qui carburent à l’Evian et ne portent pas de chaussettes. Gaga, elle, est la chanteuse ambitieuse, qui ne va pas tarder à se faire, euh… « gagatiser » - maquiller, robotiser, menacer d’être transformée en produit de consommation courante. Le scénariste Will Fetters a résumé l’affaire ainsi : « Et si Kurt Cobain n’était pas mort et se réveillait dans le monde de Justin Bieber ? » Mais Bradley Cooper a le bon goût de ne pas transformer son film en une dissertation lourdingue sur la façon dont les selfies et les réseaux sociaux ont transformé l’industrie musicale. Lui et sa dégaine eastwoodienne préfèrent plutôt jouer à fond la carte du mélo honky-tonk, celui qui donne envie de pleurer dans sa bière, ou de reprendre "The Shallow" (le tube du film) en s’époumonant au karaoké. Il réussit au passage l’exploit d’avoir de l’allure une guitare à la main (peu d’acteurs savent faire ça) et de mettre en boîte des scènes de concert crédibles et franchement électrisantes. Bien sûr, tout ça apparaîtra sans doute un peu trop sucré aux palais délicats. Mais si vous aimez la pop mainstream qui fait frissonner, ou tout simplement pleurer au cinéma, ce film est fait pour vous.

  24. Première
    par Eric Vernay

    On n’imaginait pas forcément Romain Duris en working class hero dardennien, et pourtant, l’acteur fétiche de Cédric Klapisch porte brillamment Nos Batailles. Plus subtil et vulnérable que jamais, il incarne Olivier, syndicaliste ouvrier dont la femme quitte brusquement le foyer, sans explication, le laissant seul avec deux enfants à charge. Comme dans son précédent film Keeper, Guillaume Senez s’intéresse à la paternité, et plus précisément, à ce que la prise de conscience de cette parentalité peut impliquer de mutations sur la vie d’un homme. On quitte ainsi le prisme adolescent pour adopter le point de vue d’un quadragénaire dont l’éreintant engagement professionnel lui a fait oublier qu’il était aussi père. L’abandon dont il est victime lui sert en un sens de leçon, de renaissance : sa paternité à retardement, balbutiante et maladroite dans son expression, devient le ressort à la fois dramatique et comique d’un véritable récit d’éducation. Comment mener conjointement toutes ces « batailles », sociales et privées ? Question d’ajustements, de compromis, d’équilibre. Adepte de l’improvisation « cadrée », Senez articule sa mise en scène sur ce principe du chaos harmonieux, désamorçant le pathos par le biais d’ellipses et de savoureuses bouffées humoristiques, souvent distillées par de formidables personnages secondaires (de Laetitia Dosch à Laure Calamy en passant par les deux enfants). Leur façon de s’élever les uns les autres par le dialogue, non sans se blesser, bouleverse.

  25. Première
    par Perrine Quennesson

    N’importe qui ayant eu une grand-mère ne serait-ce qu’un peu portée sur la marmite sait que les émotions ne se transmettent pas tant avec les mots que par la capacité de l’autre à finir ou non une assiette qui a été remplie déjà trois fois. Présenté à l’occasion du dernier Festival de Berlin, La saveur des ramen suit Masato, un jeune chef au Japon, spécialisé dans ce type de bouillon populaire. A la mort de son père, il part à Singapour redécouvrir le goût des plats que lui cuisinait sa mère quand il était enfant, en particulier du bak kut teh, soupe peu chère et prisée localement. Mais ce voyage culinaire sera aussi l’occasion de retrouver une famille déchirée par le souvenir de la guerre et les regrets. Laissant un peu de côté les films choraux auxquels il a habitué le public, le singapourien Eric Khoo réveille cependant sa fascination pour le Japon, déjà évoquée dans Mee Pok Man et Tatsumi. A travers l’histoire de Masato, il raconte celle du métissage, de sa richesse et de sa bipolarité latente, de la transmission du savoir et du pardon. Mais avec pour langage commun celui de la nourriture. Si l’on pense évidemment à Tampopo ou aux Délices de Tokyo pour cette célébration de la gastronomie, La saveur des ramen considère, lui, ses nombreux plans de mets, à l’instar du chinois et de son écriture, comme des idéogrammes permettant de déchiffrer un puzzle familial de sentiments enfouis. Et devinez quoi? L’amour est l’ingrédient secret. Attention, cette oeuvre attise autant les glandes salivaires que lacrymales. 

  26. Première
    par Perrine Quennesson

    Ne vous laissez pas avoir par l’ouverture sur Jesus He Knows Me. Chris the Swiss n’a rien de dansant. Les images en parallèle en attestent : le sujet de ce documentaire mêlant prises de vue réelles et animation s’avère glaçant. Pour son premier film, la jeune cinéaste Anja Kofmel retrace le parcours de son cousin, un journaliste assassiné à Zagreb en 1992 alors qu’il couvrait la guerre civile en Yougoslavie. Un peu à la façon d’Ari Folman dans Valse avec Bachir, la réalisatrice aborde un conflit aux enjeux complexes par le biais d’une histoire personnelle. Son moteur ? Comprendre ce qui est arrivé à son parent, qui semble ne pas avoir respecté son rôle d’observateur, finissant par choisir un camp dans un conflit aussi hybride que la mise en scène de ce long métrage en forme de travail de deuil. 

  27. Première
    par Christophe Narbonne

    Amin trime dur en France depuis neuf ans pour faire vivre sa famille restée au pays -le Sénégal, en l’occurrence. Logé dans un foyer de travailleurs immigrés, où il côtoie d’autres déracinés minés par l’éloignement et la solitude, Amin rencontre un jour Gabrielle, femme divorcée chez qui il effectue un terrassement. Le désir s’immisce, l’amour peut-être... Peintre de l’immigration et de ses problématiques spécifiques (la religion castratrice dans Samia, l’émancipation compliquée dans Fatima, la radicalisation intégriste faute d’espoir dans La Désintégration), Philippe Faucon porte cette fois son regard plein de compassion sur ces travailleurs de l’ombre dévolus aux tâches ingrates et harassantes. Le film leur donne une visibilité (et donc une humanité) sans tomber pour autant dans l’angélisme droit-de-l’hommiste. Amin est un être de paradoxes malgré lui : étranger en France ainsi qu’en son pays et à sa famille (sa femme le lui fait vertement savoir à chacun de ses retours épisodiques), il est prisonnier d’un système et d’une condition qui l’obligent à travailler au noir et à céder à ses pulsions primaires. Fidèle à son minimalisme (formel et psychologique), Faucon ne le juge pas, pas plus qu’il ne caricature l’élan passionnel de Gabrielle, davantage troublée par la douceur et la timidité d’Amin que par son “exotisme”. Moustapha Mbengue, Emmanuelle Devos, Marème N’Diaye (l’épouse) sous-jouent à bon escient, s’inscrivant dans la ligne claire de l’auteur. Ils sont formidables.

  28. Première
    par Michaël Patin

    « I wanna be loved and hated in equal amounts » (« Je veux être aimé et haï à part égale »), clamait Chilly Gonzales sur Take Me To Brodway en 2002. Une déclaration identique sert d’ouverture au documentaire Shut Up And Play The Piano, manière d’épouser le point de vue de l’énergumène canadien, qui n’a jamais eu besoin de caméras pour mettre en scène ses paradoxes. A la fois « génie musical » et « supervillain » auto-proclamé, pianiste de formation classique et bête de scène obsédée par le rap, il n’a cessé de brouiller les frontières entre musiques nobles et populaires, spectacle et intimité, interrogeant à travers son alter ego (maniaque) la notion même de rôle… Ce qui en faisait un (anti) héros tout cuit pour le cinéma. Philipp Jedicke opère un tri dans les archives et aligne les témoins-clés pour restituer la logique d’une carrière versatile, qui l’a vu passer de la scène pop de Toronto (un échec vécu comme épisode fondateur) à l’underground berlinois (sa période rap et provoc’) et d’une retraite parisienne (le succès de l’album Solo Piano) aux salons de Cologne (il compose désormais pour un quatuor à cordes). Si le film succombe à quelques sirènes psy, s’arrêtant sur sa relation compétitive avec son frère, il n’est jamais plus juste que quand il devient lui-même performatif, dans ces séquences où des anonymes sont invités à « jouer » Chilly Gonzales. Lui se dit prêt, un de ces jours, à passer le relai afin que son personnage puisse lui survive… Soit le rêve de tout acteur et l’idée maîtresse de Shut Up And Play The Piano, documentaire cannibalisé par son sujet (c’est presque un autoportrait) où l’accès au réel est une manière comme une autre – mais pas la moins efficace - de perpétuer la fiction.

  29. Première
    par Frédéric Foubert

    Après son adaptation de Camus avec Viggo Mortensen (Loin des hommes), David Oelhoffen plonge Reda Kateb et Matthias Schoenaerts dans une déclinaison française des tragédies urbaines et intimes de James Gray. En plus brutal. Grandis dans la même cité, Driss (Kateb) et Manuel (Schoenarts) ont choisis des chemins différents : le premier est flic aux Stups et l’autre trafiquant de drogue. Un deal qui tourne mal va les amener à s’affronter… Sur une trame très classique de rivalité flic-voyou s’interrogeant sur l’étroitesse de la frontière qui les sépare, Oelhoffen fait s’enchaîner les scènes d’action qui tabassent, au risque de diluer en cours de route la réflexion sur l’identité qui forme pourtant le socle dramatique de son film. Pas si grave : Read Kateb impressionne en flic torturé et le résultat, à défaut d’être original, est méchamment efficace. 

  30. Première
    par Maxime Grandgeorge

    Deux criminels de pacotille, en fuite après avoir braqué une bijouterie de campagne, se réfugient chez Mamine, une femme de 96 ans vivant en maison de retraite que sa petite fille a ramené chez elle le temps d’un week-end. Coincés dans une bicoque, les deux hommes s’attachent peu à peu à cette vieille femme dépendante. Comédie sur la vieillesse, Une fois comme jamais interrogeavec légèreté le malheur des personnes âgées et l’indifférence des valides qui les entourent. Si l’intrigue est plutôt originale, les personnages manquent de relief et le scénario de rebondissements.