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Une capture d’écran d’American Sniper circule sur Twitter, en guise de signe prémonitoire : sur la casquette que porte Bradley Cooper, le sniper du titre, est cousu le prénom Charlie.

Evidemment rien à voir avec Je suis Charlie. Même s’il est assez troublant de voir Cooper dans la peau du super-sniper dégommer des Irakiens au cours d’une longue séquence la casquette Charlie vissée sur la tête. Non, Bradley Cooper n’est pas Charlie, mais il n'en fallait pas plus que cette association d’idée pour creuser : le succès record d’American Sniper au box office US peut-il en partie être imputé aux attentats de Paris ? Lundi dernier, l’écrivain de romans noirs DOA, qui place au cœur de Citoyens clandestins et Pukhtu (son prochain roman) les conflits au Moyen-Orient, et que nous avions précisément emmené voir American Sniper pour avoir son point de vue, s’interrogeait sur un éventuel "effet Charlie" : "Je serais curieux de savoir si les événements de Paris, qui doivent conforter pas mal d’Américains en ce qui concerne le choc des civilisations, ont eu un impact sur les entrées du film. Ils ont, après tout, été largement commentés chez eux, ont dû leur rappeler de douloureux souvenirs et, dans la confusion mémorielle, ont pu, a posteriori, ‘légitimer’ à nouveau le conflit en Irak". Une question qui traversait la rédac, diffuse mais instinctive. "J’y ai pensé aussi", répond le critique américain Jim Hoberman, ex plume du Village Voice et auteur de plusieurs ouvrages sur le traitement de la guerre au cinéma."C’est difficile d’évaluer la résonance de ces massacres à travers les Etats-Unis. Mais je sais que la réaction à New York a été absolument dramatique, tout le monde a immédiatement fait le lien avec le 11 septembre."

De droite à gauche

Toute la presse américaine s’est interrogée sur le carton du dernier film de Clint Eastwood. D’abord parce que le chiffre (plus de 100 millions de dollars au démarrage, soit mieux qu’Avatar, Star Wars II, Fast and Furious 5, Harry Potter 2, Skyfall, il passe les 200 millions son deuxième week end d'exploitation…) est en soi hallucinant. Ensuite parce que le sujet d’American Sniper, l’histoire vraie du sniper le plus meurtrier des Etats-Unis, est forcément problématique. Il a d’ailleurs évidemment déclenché comme un réflexe pavlovien les polémiques attendues opposant libéraux (la "gauche" américaine) comme Michael Moore et Seth Rogen, et conservateurs, dignitaires de l’armée et associations de vétérans qui crient au chef d’œuvre patriotique. C’est en réalité beaucoup plus complexe que ça, et la stratégie marketing hyper étudiée de Warner le montre bien. Sa sortie limitée à Noël dans quelques villes ciblées et de couleurs politiques diverses suivie d’une opération de séduction auprès des instances de l’armée et des groupes de vétérans (ils seraient environ 22 millions aux Etats-Unis) annonçaient déjà un succès. Puis American Sniper est sorti dans tout le pays le lendemain de l’annonce des nominations aux Oscars, et le film en a récolté 6. Une légitimation de l’Académie, plutôt réputée de gauche, susceptible d’attirer aussi le public moins enclin à brandir la bannière étoilée.

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Charlie et Sony

Le marketing intelligent, les nominations aux Oscars, le sujet, le titre (American Sniper, on entend presque American Hero), l’aura de Clint, le star power de Cooper suffisent-ils à expliquer un tel raz de marée ? Un film de ce genre ne peut s’envisager hors de tout contexte politique et médiatique, et le contexte médiatique, en l’occurrence, a été largement déterminé par les attentats de Charlie et de la porte de Vincennes, même aux Etats-Unis. "CNN diffusait en direct de Paris tout le week end [précédant la sortie du film ndlr], l’ensemble du pays était donc hyper au courant", précise Hoberman. "Je suis certain que ça a joué quand le film est sorti sur tout le territoire". Sans compter que cette attaque contre la France suivait celle, non meurtrière mais d’une ampleur symbolique et financière sans précédent aux Etats-Unis, de Sony par les pirates coréens. Des intégristes qui attaquaient une entreprise américaine pour avoir produit une œuvre parodique qu’ils jugeaient insultantes envers leur chef. Ça rappelle quand même un peu le scénario Charlie. "On voit bien qu’American Sniper était le choix 'macho' par défaut lors de sa sortie limitée à Noël, surtout après que The Interview eut été retiré de l’affiche", estime Hoberman. "Ça pourrait bien être un élément clé. Les gens étaient en colère d’avoir été manipulés par la Corée du Nord."

Un film de guerre "feel good"

Comme des millions de gens se sont rassemblés dans un élan spontané suite aux attaques, les Américains ont-ils pu acheter en masse leur ticket pour American Sniper dans une forme de réaction inconsciente ? Comme le souligne Hoberman, les attentats de Paris qui réactivent la guerre contre le terrorisme ont immédiatement fait resurgir le spectre du 11 septembre, attaque à l’origine de leur propre "war on terror" qu’ils ont notamment menée en Irak. Et c’est justement sur la scène du conflit irakien que se déroule American Sniper, dans la tête d’un tireur d’élite des Navy Seals dont le rôle était de couvrir ses copains sur des opérations délicates. Un héros pour beaucoup, au minimum une figure symbolique de puissance, un type qui a sauvé des vies par ses talents de tireur et qui donne l’impression d’avoir les choses en main. Vu de France, il est tentant de rapprocher le meurtre de journalistes symboles de la liberté d’expression par des intégristes islamistes, d’un tireur d’élite parti tuer des combattants irakiens au nom de la liberté. Une histoire de zeitgeist. Pour le correspondant de L’Obs à New York Philippe Boulet-Gercourt, pourtant, le drame parisien n’entre pas en ligne de compte, et le succès de Sniper marque surtout le besoin d’une partie de l’Amérique de films qui respectent les valeurs patriotiques : "Je crois que cela n’a vraiment rien à voir avec Charlie, le succès est dû pour l’essentiel au fait qu’il n’y a pas beaucoup de films de guerre 'feel good', patriotes, ce que montre le succès du film dans le Sud et le Midwest".

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American story 

Des militaires, des vétérans, ont d’ailleurs pris la plume dans différents médias américains pour louer le respect que leur voue Eastwood dans son film – par opposition à des œuvres plus critiques sur la guerre, ses horreurs et, surtout, sa légitimité. Une affaire purement américaine alors ? Un spécialiste du box office soulignait dans les pages de Variety qu’American Sniper marquait peut-être un tournant, celui où les Etats-Unis, progressivement retirés d’Irak et d’Afghanistan, peuvent commencer à y revenir sereinement : "Au plus fort de la guerre, personne ne voulait y aller et personne ne voulait voir de film qui l’évoquait. Maintenant que les choses se sont calmées on peut avoir une nouvelle perspective et commencer à réfléchir". Le 9 septembre 2001, HBO diffusait le premier épisode de Band of Brothers, la série de Spielberg et Tom Hanks sur la seconde guerre mondiale vue depuis l’Europe. Un carton. Le public américain (10 millions de téléspectateurs) s’était jeté comme un seul homme sur cette grande ode rassurante à la gloire des GI’s. Dix ans plus tard, The Pacific, la seconde guerre mondiale côté Pacifique, toujours produite par Spielberg et Hanks et toujours diffusée sur HBO, avait perdu 7 millions de téléspectateurs en route. 10 ans de guerre contre le terrorisme avait lessivé le public américain qui ne voulait plus en entendre parler. On ne peut pas s’empêcher de penser que le retour fracassant du djihad dans les consciences avec les tueries de Vincennes et Charlie, qui légitiment ce que beaucoup d’Américains pensent du choc des civilisations et la validité de leur guerre en Irak au moment où ils s’autorisent enfin à y réfléchir, a pu amplifier le succès d’un film qui interroge (respectueusement) une figure de héros américain.

Vanina Arrighi de Casanova