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Rencontre avec le créateur de Gravity.

Du début à la fin de Gravity, on se demande comment vous avez fait. Comment vous avez réussi, notamment, à recréer l’absence de gravité... Nous avons dû concevoir nous-mêmes la technologie pour réaliser ce film parce qu’elle n’existait pas. La première étape a été de « préanimer » Gravity de manière très détaillée en étudiant les effets de la gravité zéro. Le truc marrant, c’est que quand vous êtes animateur, vous apprenez à dessiner avec les notions de gravité et d’horizon. Vous tracez une ligne, qui est votre horizon, puis vous dessinez votre personnage et, si vous êtes bon, vous arrivez à insuffler un sentiment de poids dans votre dessin. Ici, il a fallu que les animateurs oublient tout ce qu’ils avaient appris car il n’y avait ni gravité ni horizon. Une fois le film préanimé, il a ensuite fallu tout programmer. Vous voyez les automates qu’on utilise pour assembler les voitures ? On s’en est servi pour les caméras et la lumière. Sandra (Bullock) a passé une grande partie du tournage harnachée à l’intérieur d’un cube de trois mètres sur trois. Le cube la secouait un peu, mais ce sont surtout la caméra et les lumières qui, montées sur ces bras articulés, bougeaient autour d’elle selon une chorégraphie préparée à l’avance.

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La pauvre ! Oui, elle a souffert... Quand elle n’était pas dans le cube, isolée du reste de l’équipe, elle faisait de la muscu. Mais c’était très beau à regarder. L’un des robots portait la caméra ; un autre, la lumière figurant le soleil ; un troisième, une espèce de photo géante de la Terre. Et tout ça bougeait de façon synchronisée. En fait, l’ensemble ne ressemblait pas à un plateau de cinéma mais à une installation artistique. Et ce n’était là que l’aspect technique des choses. Le plus complexe a été de parvenir à raconter le cheminement intérieur de cette femme qui a vécu un drame terrible tout en évitant les tartines d’explications sur ce qui s’est passé, les flash-back sur Terre, les scènes à Houston, etc. La narration, voilà le poison du cinéma.

C’est vraiment ce que vous pensez ? Je vais vous expliquer ce qui me pose problème dans le cinéma contemporain : vous allez dans un multiplexe, vous vous installez, vous fermez les yeux, le film commence, vous mangez votre pop-corn, ça se termine et... vous n’avez rien retenu. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a eu que des gros plans sur des gens qui vous racontent l’histoire : « On va faire ci ou ça. » « Oui, mais faites attention parce que ceci ou cela. » On vous dit tout. Pour ma part, j’ai fait en sorte de m’étendre le moins possible sur le passé de Ryan afin de permettre aux spectateurs de se projeter dans le film. On traverse tous des épreuves, qu’il s’agisse d’un deuil, d’une maladie, d’un licenciement, d’une rupture amoureuse. Cela fait partie de la vie et, à moins que le sort s’acharne vraiment contre vous, vous vous en sortirez. Mais qu’aurez-vous appris de ces épreuves ? Voilà la question.

Gravity est largement à la hauteur des attentes

Dans Les Fils de l’homme, l’espèce humaine était menacée d’extinction. Là aussi, il s’agissait de renaître, d’une certaine façon... Ce sujet-là m’intrigue. Mais vous n’avez pas besoin de mourir pour renaître. Pas besoin d’être frappé d’une révélation incroyable. En fait, c’est une question de conscience de soi. Avec Sandra, on s’est tout de suite compris parce qu’on s’est rencontrés à un moment où on traversait des choses difficiles dans nos vies respectives. On peut être cynique et dire que les gens ne changent pas fondamentalement, mais moi je sais que c’est faux. Il ne s’agit pas seulement de changer, il faut aussi se réinventer. J’ai déjà connu ça avec Y tu mama tambíen (2001), alors que j’en avais besoin : à ce moment-là, j’étais en train de mourir.

De mourir ? Oui, sur le plan créatif. J’allais dans une direction qui ne me convenait pas. J’essayais de rentrer dans le moule hollywoodien. Finalement, je me suis enfermé chez moi pendant deux semaines et j’ai revu les vieux films de la Nouvelle Vague qui m’avaient fait aimer le cinéma. Et c’est comme ça que j’ai pris une nouvelle direction. Enfin, pas nouvelle en fait. C’était juste le chemin que je n’aurais jamais dû quitter.

Qu’est-ce qui a inspiré Gravity ? D’où vient l’idée du film ? En ce moment, mon fils Jonás est en train de préparer son deuxième long métrage en tant que réalisateur (A Boy and His Shoe). Il y a quatre ans et demi, il était venu me soumettre le scénario de son film et, après l’avoir lu, je lui avais annoncé que je n’avais pas grand-chose à redire et que c’était plutôt moi qui allais avoir besoin de son aide. Son script me faisait penser à Un condamné à mort s’est échappé, de Robert Bresson – c’est l’histoire d’un type qui s’échappe de prison –, sauf que Bresson en avait fait un film sur l’idée de transcender ses limites. Un peu comme La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner, de Werner Herzog, qui évoquait un champion de saut à ski. C’est ce que j’ai vu dans le scénario de Jonás : une apparente simplicité, presque une abstraction, qui permettait de toucher à quelque chose de plus grand. Et c’est comme ça qu’on s’est mis à écrire Gravity ensemble.

Pensez-vous que le film serait différent si vous n’aviez pas travaillé avec lui ? Je ne pense pas que je l’aurais fait sans lui. Il me disait des trucs comme : « Tu sais, j’aime bien tes films, ils sont cool mais parfois tu prêches un peu trop. Tu peux dire tout ça d’une façon plus fun. »

Mais pourquoi Gravity ? Pourquoi l’espace ? Je suis de la génération qui a vu Armstrong aller sur la Lune. J’avais 8 ans au moment de l’événement et j’étais fasciné par le fait que ces gens se confrontaient à un environnement aussi hostile, sans vie. Et aussi par l’idée que, de là-haut, on pouvait voir le reste du monde. Dans une bulle. Dans une petite capsule. L’une des raisons pour lesquelles nous avons du mal à sortir de nos vieux schémas, c’est que nous aussi nous vivons en sécurité à l’intérieur de nos petites bulles. Dans le film, face au danger, le personnage de Sandra Bullock va devoir littéralement sortir de la sienne : quand elle quitte sa combinaison, elle fait peau neuve, tout en appartenant toujours à une bulle plus grande – sa station orbitale – puis à une autre – le vaisseau spatial... Pour renaître, il va lui falloir se débarrasser de ces différentes peaux.

Les Fils de l’homme était un film d’anticipation assez sombre tandis que Gravity célèbre le triomphe de l’esprit humain. Êtes-vous plutôt du genre pessimiste ou optimiste ? Je suis un grand pessimiste pour ce qui est du présent, mais je suis optimiste quant au futur. Le problème, c’est que la nature humaine est égoïste. Certaines espèces tendent à se sacrifier pour la génération suivante, mais pas nous. J’ai lu récemment un article qui disait que si une météorite fonçait sur la Terre au risque de la détruire, on verrait tous les gouvernements travailler main dans la main pour envoyer Bruce Willis la désintégrer, comme dans Armageddon. Or c’est ce qui est en train d’arriver d’un point de vue environnemental : la catastrophe approche. Pourtant, personne ne fait rien parce que ce n’est pas nous qu’il menace mais la génération d’après.

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Contrairement à la plupart des gros films de studios, Gravity n’est pas une adaptation mais un scénario original. Le projet a-t-il été difficile à vendre à la Warner ? Oui, mais ils ont tout de suite adhéré au concept. Ils ont donc investi beaucoup d’argent et de temps dans une technologie dont, jusqu’au tout dernier moment, nous n’étions pas sûrs qu’elle marcherait.

Aujourd’hui, un ticket pour le cosmos coûte 200 000 dollars. Seriez-vous intéressé ? Oui, mais pour m’y rendre en touriste car je ne referai jamais un film se déroulant dans l’espace. Pendant le tournage, je suis tombé sur Danny Boyle dans un aéroport. Il a compati : « Moi aussi j’y suis allé pour Sunshine et je n’y retournerai plus jamais ! » En revanche, je pense que la Warner adorerait m’envoyer là-bas et m’y laisser !
Interview Thomas Berger

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