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"Knock, knock Neo", "As-tu déjà fait un rêve qui avait l'air plus vrai que la réalité ?", "Bienvenue dans le monde réel"... En 1999, Morpheus (Laurence Fishburne) ouvre les yeux d'un certain Thomas Anderson, informaticien lambda le jour et pirate surdoué la nuit joué par Keanu Reeves. Les frères Wachowski ouvrent au même moment les yeux des grands studios hollywoodiens, en prouvant qu'il peut être rentable de miser sur de la SF qui ne se déroule pas dans l'espace (même si en parallèle, Star Wars Episode I - La Menace Fantôme est le plus gros succès de l'année !).

Pour un budget officiel de moins de 70 millions de dollars, Matrix en a rapporté près de 500 millions en 1999. S'il n'était que 4e du top annuel, derrière Star Wars, Sixième Sens et Toy Story 2, ce fut un phénomène, dont on mesure encore l'impact seize ans plus tard. Sa promotion bien ficelée a évidemment joué dans ce succès. Après des teasers incompréhensibles mais très intrigants, la bande-annonce proposait une bonne dose d'originalité. Le look des héros interpelle, la musique s'inscrit à fond dans son époque, les effets-spéciaux impressionnent...

 

Une fois devant les écrans, les spectateurs se rendent vite compte que la promesse est tenue. L'histoire est bien ficelée, bourrée de détails qui aident à croire en l'existence de la Matrice (les miroirs, le "déjà vu"...), les combats sont parfaitement chorégraphiés ("Je connais le kung-fu") et filmés à un rythme fou et les VFX sont bel et bien novateurs. Le "bullet time", évidemment, mais pas seulement. Le début sur les toits avec Trinity (Carrie-Ann Moss) s'envolant pour échapper aux agents, la scène où elle tire sur tout ce qui bouge avec Neo ("Veuillez enlever tous les objets métalliques que vous avez sur vous"), le combat entre le héros et l'agent Smith (Hugo Weaving, tellement bon que son personnage sera démultiplié dans les suites)... Matrix a bien mérité son Oscar des meilleurs effet-spéciaux !

 Matrix Scène de l ' immeuble par EZ51

Outre cette statuette, le film en a également reçu trois pour ses sons et sa bande originale. Composée par Don Davis, elle comprend de nombreux morceaux d'électro, de métal ou de hard rock. Des choix éclectiques piochés chez Rage Against the Machine, Deftones, Marilyn Manson, Rob Zombie ou encore Rob D pour une compilation qui a porté ses fruits : la BO du film a été disque d'or en Angleterre, en Nouvelle-Zélande et au Japon, et disque de platine aux Etats-Unis, ce qui représente des millions de ventes.

 

Il faut noter que la production de Matrix fut particulière. Le long-métrage faisait partie d'un "package", Lorenzo di Bonaventura ayant acheté les droits du scénario avec ceux d'Assassins, coécrit par les réalisateurs et mis en scène par Richard Donner avec Sylvester Stallone en 1995, et de Bound, le premier film des Wacho sorti en 1996. Pour faire des économies, des décors de Dark City, d'Alex Proyas, ont été réutilisés lors du tournage en Australie. Les réalisateurs avaient une idée très précise du rendu de Matrix avant de se lancer dans la mise en scène. Conscients de l'ampleur du projet, ils avaient demandé aux dessinateurs de comics Geof Darrow et Steve Skroce de créer un story board ultra détaillé. Une fois le studio convaincu que Matrix valait le coup d'y d'investir plus de 60 millions de dollars, il fallait encore que tout le monde comprenne parfaitement ses enjeux. Réflexion sur le réel, la société, la religion, le contrôle des individus... Le film évoque plein de sujets compliqués tout en se devant d'être divertissant, et avant de se lancer, les acteurs tout comme l'équipe technique ont dû lire quelques romans de science-fiction et de philosophie sur les conseils des cinéastes.

Mélangeant gothique et cyberpunk, le long-métrage a également marqué les esprits par son esthétique, au point d'inspirer plusieurs productions par la suite. Des distributeurs ont parfois profité de son succès de manière exagérée, comme sur Equilibrium avec Christian Bale, deux ans après sa sortie, dont l'affiche s'attaquait ouvertement à Matrix. Une tactique commerciale trompeuse car à part les longs manteaux des héros, ce film ne partage pas grand-chose avec son aîné.

 

 

Evidemment, le film des Wacho n'avait pas inventé ce look. Les réalisateurs se sont eux-même pas mal inspirés de mangas (Ghost in the Shell entre autres), films de kung-fu et dessin animés japonais pour créer Matrix. Pas que visuellement parlant, d'ailleurs, puisqu'ils ont par exemple eu l'excellente d'engager un génie des arts martiaux, Yuen Woo-ping, pour chorégraphier les combats. Voici un montage consacré à ses influences majeures :

 

Everything Is A Remix: THE MATRIX from robgwilson.com on Vimeo.

 

Son succès a cependant entraîné de nombreux "sous Matrix" et l'effet "bullet time" a été repris partout. Surtout, le film a eu droit à deux suites, très officielles, puisque réalisées par les Wachowski, et très en dessous de la qualité de l'original malgré leur budget énorme (plus de 300 millions de dollars en tout). Même si elles contiennent quelques séquences mémorables (l'autoroute, Neo seul dans le métro ou affrontant plusieurs agents Smith), elles sont globalement confuses, remplies de dialogues philosophico-bibliques compliqués et finalement bien moins divertissantes que le film sorti en 1999. C'est vraiment dommage que les Wacho se soient à ce point perdus en cours de route, car Matrix aurait pu être une belle saga.

Le premier volet était véritablement unique dans l'univers ciné de l'époque. Son casting, notamment, est surprenant. A part Keanu Reeves, qui a connu plusieurs gros succès auparavant (Point Break, Dracula, Speed, L'Associé du Diable...), le reste de la distribution ne comprend pas de "star" à proprement parler. Laurence Fishburne est surtout connu pour ses seconds rôles (dans Apocalypse Now, Tina...), Carrie-Ann Moss a principalement joué dans des séries, Hugo Weaving n'ayant pas encore intégré Le Seigneur des Anneaux, il est encore "l'acteur de Priscilla folle du désert", Joe Pantoliano est "l'un des méchants des Goonies" ou "le flic qui craque de Bad Boys", au choix... Depuis, Will Smith, approché pour incarner Neo, ou Jean Reno, qui aurait pu jouer l'agent Smith, se mordent les doigts d'avoir refusé le film ! L'air de rien, engager cette équipe était un vrai pari pour la Warner Bros. Un parmi d'autres, puisque ce projet hors normes a aussi bouleversé les codes en matière de narration et d'effets spéciaux. 

Il aura fallu un peu plus de dix ans pour que Matrix devienne officiellement un classique. En 2012, il a été intégré au catalogue de la Bibliothèque du Congrès aux Etats-Unis, qui recense et préserve les longs-métrages marquants du 7e art. Comme des millions de spectateurs, ses membres ont choisi la pilule rouge et ont suivi le lapin blanc...

Elodie Bardinet (@Eb_prem)

PS : On ne pouvait pas abandonner Matrix sans une petite vidéo sur l'agent Smith... n'est-ce pas "Mister Anderson" ?