La Caméra au coeur
A douze ans, il faisait des films de guerre avec ses copains. Aujourd'hui, à 38 ans, c'est une légende vivante... Les recevant dans ses bureaux à Los Angeles, Spielberg a fait le point, avec Jean-Paul Chaillet et Jean-Pierre Lavoignat, sur cette carrière peu commune. Il leur a tout raconté, de sa première caméra jusqu'à son prochain film qu'il va tourner en chine en janvier, en passant par bien sur la Couleur Pourpre.
Texte : Jean-Paul Chaillet et Jean-Pierre Lavoignato / Photo : Luc Roux
Première. Vous avez commencé à faire des films, à douze ans. A cette époque-là, aviez-vous déjà une idée précise du genre de cinéma que vous vous voudriez faire plus tard ?
Steven Spielberg. Non, pas vraiment... Je ne faisais pas de plans aussi lointains. A douze ans, je tournais des films d'amateur en huit mm sur des sujets qui me passaient par la tête et qui, à l'époque, me semblaient être de bonnes idées.
P. Quels étaient les sujets qui vous intéressaient ?
S. S. La guerre ! La seconde guerre mondiale surtout. Ça me plaisait beaucoup de filmer les conflits physiques.
P. Qu'est-ce qui était le plus difficile pour vous dans le tournage de ces films-là ?
S. S. De trouver des uniformes des surplus de l'armée, comme ceux qu'avaient porté nos parents pendant la guerre mais... taillés pour des gamins de douze ans [rires]. Je devais me débrouiller pour faire les retouches moi-même. Je crois que c'était ça, oui, le plus difficile...
P. Vous utilisiez un story-board ?
S. S. Non. J'avais seulement une caméra huit millimètres et une vingtaine de copains que j'emmenais dans le désert en Arizona et avec lesquels je tournais ces petits films de guerre.
P. Où aviez-vous appris à filmer ?
S. S. Je ne sais pas. Je ne suis pas sûr d'ailleurs d'avoir jamais appris à filmer. Ça devait venir de la perception inconsciente de tout ce que j'avais vu à la télévision qui a été une source constante d'information, d'inspiration et d'influence.
P. Y avait-il dans ces petits films beaucoup de mouvements de caméra ?
S. S. Oui. A l'époque, j'avais été très impressionné par un film de Lewis Milestone que j'avais vu à la télé : "A l'Ouest, rien de nouveau". Ce qui m'avait frappé, c'était la manière dont le réalisateur suivait les soldats de gauche à droite alors qu'ils se précipitaient vers la caméra comme si elle était l'ennemi, comme s'ils se battaient contre la caméra. Je me souvenais de ce plan que j'ai essayé de refaire dans le premier film de guerre que j'ai réalisé à treize ans et qui s'appelait "Escape to nowhere" [évasion vers nulle part]. J'avais emprunté une camionnette décapotable et j'avais placé un trépied en aluminium à l'arrière. Et je faisais avancer mes copains vers la caméra leurs armes en plastique à la main [rires] ! C'était une sacrée expérience ! Aujourd'hui, je vois pas mal de films réalisés par des jeunes de douze à treize ans. Les écoles de maintenant sont en effet mieux organisées qu'à l'époque pour permettre à leurs élèves de s'exprimer autrement qu’avec la peinture et la tapisserie, et de leur laisser prendre une caméra plus tôt, de faire des mouvements avec, de ?lmer des événements en direct et même de tourner des documentaires.
P. Ils ont davantage d’idées dans leur manière de filmer ?
S. S. Ils ont tendance à imiter ce qu’ils ont vu à la télé, mais ils apportent plus de virtuosité, de savoir-faire dans les éclairages et la place de la caméra, par exemple. Qu’ils imitent leur épisode
favori de "Miami vice" ou mon "Retour vers le futur" n’a pas d’importance : ils ont déjà acquis la technique de base, ils savent tout des angles de caméra, donc tout ce qui aide à raconter une histoire. Ils savent filmer par dessus une épaule pour montrer un visage, ils savent comment filmer en plan large pour donner la notion de géographie et montrer ce qui est à gauche et ce qui est à à droite .. Tout ça, je ne savais pas le faire à douze ans.
P. Comment avez-vous fait pour l’apprendre, alors ?
S. S. En faisant douze, treize petits films entre douze et dix-huit ans. Au fur et à mesure, j ’ai découvert la technique, j ’ai découvert comment raconter une histoire, tout en faisant beaucoup d’erreurs. Avec les petits films de cinq minutes que je réalisais, à la réaction des gens à qui je les montrais, je voyais bien qu’il y avait des choses qui n’allaient pas. Alors, à force de chercher ce qui n’allait pas, je me rendais compte que cela venait parfois de ma manière de me servir de la caméra...
P. Vous avez souvent dit qu’à l’époque, vous voyiez surtout les films de Walt Disney. Est-ce que, d’une certaine manière, ils vous aidaient, ils vous influençaient ?
S. S. Tous les films que j’ai vus m’ont aidé, m’ont apporté quelque chose. J ’étais tellement avide de savoir comment on faisait les films de manière professionnelle, que je ne me posais jamais le problème de l’imitation. Ça me paraissait tellement loin et compliqué par rapport à tout ce que je pouvais même essayer de faire. Je me voyais comme un homme des cavernes en train de s’écorcher les mains contre la pierre alors que, dehors, il y avait des gens qui savaient tout, qui avaient des équipes, des caméras, des projecteurs, tout un matériel... Dans ces conditions, je ne pouvais pas visualiser le futur de ma propre carrière de cinéaste, je ne savais pas du tout ce que j’allais pouvoir faire, mais je m’escrimais quand même contre le mur de ma caverne...
P. Vous avez raconté un jour qu’enfant, vous aviez été très impressionné par "Blanche-Neige" et les films de Disney. Est-ce que vous vous souvenez des autres films que vous avez vus ?
S. S. Je me souviens que "Sous le plus grand chapiteau du monde" de Cecil B. DeMille a été le premier film que j'ai vu, le premier film que mon père m’a emmené voir. Je croyais, d’après ce qu’il m’avait dit, qu’il allait m’emmener au cirque. Et une fois dans la salle, j’ai été bien évidemment très déçu parce qu’il n’y avait pas de lions, ni d’éléphants ni de maître de cérémonie ni d’odeur ni rien... Simplement une grande salle vide dont les sièges n’étaient pas en rond mais tournés dans la même direction, vers un rideau. Quand le rideau s’est ouvert, j ’espérais découvrir la profondeur, la piste du cirque, mais à la place il n’y avait qu’un écran blanc et plat sur lequel j’ai vu, ensuite, la pauvre tentative d’un homme de montrer un cirque sans odeur et sans même les trois dimensions ! Donc, le premier film que j’ai vu a été une vraie déception. Après, j’étais même en colère contre mon père.
P. Plus agé, quel genre de films avez-vous vu ?
S. S. A dix-huit ans, j’étais dans les films de Polanski, “Repulsion”, “Cul-de-sac”, “Le couteau dans l’eau”, dans les films de Fellini, de Bergman, comme “Le septième sceau” par exemple, de Truffaut, de Rossellini... En fait, je voyais exclusivement des films étrangers et je considérais même, a l’époque, que c’était indigne de moi d’aller voir des films américains ! Vraiment !
P. Quels étaient vos metteurs en scène favoris et quel est le film qui vous a le plus impressionné ?
S. S. Il y en a trop pour n’en citer que quelques-uns. J’avais des gouts très éclectiques. Le
film qui m’a le plus impressionné ? Je crois que c’est “Lawrence d’Arabie” lorsque je l’ai vu pour la première fois. C’était la révélation de voir davantage qu'un film, c'était le sentiment de VOIR un roman... C'est un film que j'ai dû voir au moins douze fois l'année de sa sortie !
P. A partir de quel moment avez-vous pris conscience du fait que vous ne pourriez pas vivre sans faire de films ?
S. S. Dès treize ans. Très tôt. En fait, dès que j'ai réalisé mon premier film et que, le lendemain et les semaines suivantes, je n'ai eu de cesse d'en faire d'autres encore...
P. Vous êtes d'abord entré à la télévision où vous avez travaillé de 1969 à 1973. Qu'y avez-vous appris ?
S. S. L'économie, la vitesse... J'ai appris à me servir de mon instinct et pas de mon raisonnement...
P. "Duel" a été réalisé pour la télévision, mais considérez-vous cependant, aujourd'hui, que c'est votre premier film et non "Sugarland Express" ?
S. S. Oui, "Duel" est véritablement mon premier film parce que, même pour la télévision, je l'ai tourné comme je l'aurais fait pour le cinéma. C'est d'ailleurs ce sentiment qui a poussé Universal à le sortir en salles à l'étranger...
P. Aviez-vous le pressentiment que ce serait aussi déterminant pour vous ?
S. S. Non, pas du tout... C'est un film un peu ésotérique et le succès qu'il a remporté partout, et même à la télé, ici, m'a étonné.
P. Pourquoi, selon vous, "Sugarland Express" a-t-il moins bien marché ?
S. S. Je ne sais pas. Mais vous savez, je suis toujours autant étonné par le succès que par l'échec de mes films. Je n'en connais jamais vraiment les raisons. Tout est si mystérieux, et d'abord ce qui pousse les gens, le premier jour, à aller dans une salle de cinéma alors que c'est tellement plus sûr et tellement plus pratique de rester regarder la télé à la maison. Mais c'est justement ça qui, pour moi, est tonique.
P. Trois ans séparent "Duel" de "Sugarland...", comment expliquez-vous qu'il vous ait été aussi difficile de monter "Sugarland Express" ?
S. S. Je ne sais pas... En fait, il a été plus facile de trouver l'argent une fois que "Duel" a eu du succès. Sans "Duel", les studios ne m'auraient jamais fait confiance et je n’auraient jamais donné deux millions et demi de dollars pour faire " Sugarland Express".
P. Après vous être tant battu pour monter "Sugarland Express", comment avez-vous reçu l’échec du film ?
S. S. Il est plus facile d’accepter un échec lorsqu’on est déjà en train de tourner un autre film... Je dis toujours à mes amis que, plutôt que de rester assis chez eux à attendre les critiques et les premiers chiffres des entrées, il vaut mieux être en train de tourner quelque part, au milieu de nulle part... Ainsi, si les nouvelles sont bonnes, vous pouvez toujours faire la fête avec l’équipe et si elles sont mauvaises, vous pouvez vous jeter à corps perdu dans le travail. Lorsqu’est sorti, ou plus exactement lorsque n’est PAS sorti [rires], "Sugarland Express", j’étais à Martha’s Vineyard [une île au large du Massachussets] en plein tournage des "Dents de la mer"... Et c’était bien comme ça.
P. A propos des "Dents de la mer", justement, est-il vrai que c’est vous qui, ayant pris un exemplaire du livre sur le bureau de vos producteurs, avez demandé à tout prix à le faire ?
S. S. Effectivement, le film n’était pas prévu pour moi. Alors que j’étais en train de terminer "Sugarland...", je suis allé dans le bureau des producteurs, Zanuck et Brown, et j’ai vu plusieurs jeux des épreuves d’un livre à paraître qui s’appelait "Jaws" [littéralement : mâchoires]. Je n’avais aucune idée de ce dont il s’agissait et je me suis même dit --- je le raconte souvent mais c’est vrai -- que ça devait être une histoire de dentiste ! En tout cas, il me semblait évident que personne ne remarquerait qu’un jeu d’épreuves sur les dix avait disparu. Je l’ai donc emporté et l’ai lu pendant le week-end; ça m'a passionné surtout les cent cinquante dernières pages, lors de l'affrontement en mer. . . ça me touchait, parce qu'en quelque sorte c'était la même histoire que "Duel" mais dans un autre univers, dans un autre environnement, avec des dents différentes. Cette fois-ci, ce n'était pas une calandre de camion, c'était une mâchoire bel et bien réelle ! Le lundi matin, au bureau, je me suis excusé d'avoir emprunté les épreuves du livre et j'ai expliqué que, s'il y avait la moindre chance que je puisse diriger le film, j'étais partant car j'adorerais raconter cette histoire au cinéma. On m'a répondu que le projet était déjà entre les mains d'un producteur et d'un réalisateur. J'ai alors demandé qu'on me fasse signe s'il y avait un jour du nouveau. Quatre semaines après, on m'a appelé en me disant que si j'étais toujours d'accord, le projet était a moi. Et j'ai plongé, sans savoir que c'était un saut du plus haut plongeoir dans I ,50 m d'eau !
P. Vous pensez encore aujourd'hui que c'est votre pire expérience ?
S. S. Oui.., Je crois que ça a été ma pire expérience de tournage et de mise en scène. Pourquoi ? Parce qu'il était quasiment impossible de tourner ce film en pleine mer comme j'y tenais. J'ai d'ailleurs toujours tenu bon, sans jamais renoncer, sans aller me réfugier dans les aquariums des studios d'Hollywood. J'ai persisté à vouloir, tourner seize kilomètres des côtes, en plein Atlantique, avec une équipe de soixante-quinze personnes et quinze bateaux d'accompagnement, au milieu des marées et des courants qui changeaient sans arrêt la position des embarcations. . . On préparait un plan, tout était parfait et au moment de tourner, cinq minutes plus tard à peine, plus rien n'allait, tout était à recommencer. Cela était à la fois tellement futile, tellement frustrant ! Ce qui me faisait tenir bon, c'était le sentiment, malgré le fait de ne pouvoir tourner que deux plans utiles par jour, de faire un bon film - même si ça, je ne pouvais en être vraiment sûr qu'à la table de montage. Au fur et à mesure du tournage, je me rendais compte des progrès du film. C'était d'ailleurs l'histoire même des "Dents de la mer" : plus les éléments se déchaînaient, plus les difficultés augmentaient, et plus nous, l'équipe, les acteurs, les techniciens, persistions dans notre entêtement, persuadés que nous serions les plus forts, les vainqueurs...
P. N'avez-vous jamais eu la tentation d'abandonner ?
S. S. Si, trois ou quatre fois au moins... Tous les jours, en fait [rires] ! J'avais des moments d'abandon où je restais sur le tournage, cinq ou dix minutes, la tête entre les mains... Certains disaient que c'était une sorte de masturbation mentale et ceux qui me connaissaient leur répondaient : « Il est dépressif, laissez-le, ça va lui passer... » C'est ce que j'ai enduré pendant neuf mois.
P. Qu'est-ce qui vous a décidé à choisir Richard Dreyfuss pour le rôle principal des "Dents de la mer" ?
S. S. Le fait qu'il me ressemble beaucoup et que j'aime bien mettre dans un film quelqu'un auquel je puisse m'identifier. Richard a été une sorte de guide dans ce tunnel, et m'a permis de me comprendre moi-même et de savoir quel personnage je voulais être dans le film...
P. Ensuite, vous vous êtes attaqué à "Rencontres du troisième type"...
S. S. Au moment où "Les dents de la mer" a été un succès, l'argent a afflué comme l'eau au-dessus d'un évier quand on ouvre le robinet ! C'est ce qui arrive dès que vous avez du succès, on ne pose jamais aucune question sur le film suivant. C'est à la fois un avantage et un inconvénient... Le succès des "Dents de la mer" a fait oublier que nous avions été aussi loin et aussi longtemps en dépassement sur le tournage. On m'a donc laissé complètement carte blanche pour "Rencontres..." et c'est ce dont j'avais vraiment besoin. Car s'il y a un film pour lequel j'en avais besoin, c'est bien celui-là. Si "Les dents de la mer" n'avait pas autant marché, je n'aurais pas eu cette liberté-là, il y aurait certainement eu un contrôle plus grand de la production pendant le tournage de "Rencontres..."
P. Le scénario de départ avait été écrit par Paul Schrader. On dit que ça ne, s'est pas bien passé entre vous...
S. S. Sans être insultant pour Paul (nous nous sommes d'ailleurs suffisamment insultés ces dernières années pour ne pas rajouter aujourd'hui d'huile sur le feu !), je ne sais pas si l'on pouvait appeler cela un scénario ! Paul, de son côté, et sans que je m'en mêle du tout, avait en effet écrit un texte intitulé "Sky-watch" ou quelque chose comme ça... C'était l'histoire d'un officier de police, très catholique, qui faisait ses adieux à la vie et à ses amis, persuadé qu'il allait être, un jour, enlevé par un ovni et emmené dans l'espace... Il y avait deux cent cinquante pages qui tenaient davantage du roman que du scénario. Je n'en ai pas voulu et ces pages n'ont vraiment aucune ressemblance avec mon travail sur "Rencontres...". Ce scénario de Paul Schrader était aussi différent, si vous voulez, que "La fièvre au corps" de Lawrence Kasdan peut l'être de "La guerre des étoiles" de George Lucas ! Aussi ai-je été surpris quand Paul a exigé d'être crédité au générique comme scénariste et qu'il a fait appel à la Guilde des écrivains pour l'obtenir. Mais la Guilde qui a lu nos deux scénarios n'a pas retenu sa plainte et m'a accordé, à moi seul, le crédit de scénariste. Cela m'a fait extrêmement plaisir, car dans les litiges opposant écrivains et réalisateurs, ce n'est pas toujours aussi fréquent. Paul et moi, nous ne nous voyons pas souvent, parce que nous sommes toujours dans des endroits différents en train de tourner des films très différents. Mais nous sommes amis et j'ai beaucoup d'estime pour lui
P. Diriez-vous que "Rencontres du troisième type” est votre premier film personnel ?
S. S. Oui. Et "ET." le deuxième.
P. Vous avez mis beaucoup de vous-même dans ce film ?
S. S. Oui.
P. Dans le petit garçon ou dans le personnage incarné par Richard Dreyfuss ?
S. S. Ce qui est merveilleux, quand on est metteur en scène, c'est ce privilège de pouvoir mettre, peu de vous dans le ou les personnages qui vous plaisent. Vous pouvez vivre ainsi une vraie vie imaginaire, aussi longtemps que cela n'interfère pas avec votre vie personnelle et que vous ne mélangez pas les deux jusqu'à gâcher la vie de votre famille, de vos amis... Moi, j'ai toujours su faire la part des choses.
P. Qu'est-ce qui vous a semblé le plus difficile à faire dans "Rencontres..." ?
S. S. Tout ! Du point de vue du metteur en scène, l'écriture du scénario a cependant été la chose certainement la plus éprouvante, parce que je l'ai écrit seul et que je n'en ai pas l'habitude. Je préfère travailler avec quelqu'un qui me renvoie la balle, avec qui c'est stimulant d'échanger des idées, de confronter ses propres idées... J'ai écrit "Rencontres..." seul, cinq nuits par semaine, de minuit à six heures du matin, pendant quasiment un an. J'ai écrit, écrit, réécrit, réécrit encore... Cela a sans doute été effectivement la chose la plus difficile. Pour le reste, une fois que j'ai été satisfait du scénario, tout s'est déroulé comme pour un autre film...
P. C'est cette fin-là que vous aviez écrite ?
S. S. Non... Les choses changent toujours en cours de tournage. Les miennes et celles des scénaristes qui ont écrit les films que je tourne. Entre l'écriture et la réalisation, un film évolue toujours. Et il doit toujours évoluer. Faire un film, ce n'est pas comme faire du ciment prompt qui doit prendre tout de suite. C'est plutôt comme de travailler l'argile, que l'on peut constamment modeler, remodeler avant de lui donner sa forme définitive...
P. Vous l'avez même remodelé après sa sortie puisque vous en avez fait, près de deux ans plus tard, un nouveau montage...
S. S. Oui, parce que, comme la Columbia allait mal financièrement et attendait impatiemment la sortie du film, on m'avait pressé de le terminer à une date bien précise. Du coup, j'avais dû faire beaucoup de compromis dans la salle de montage. J'avais alors le sentiment que ce n'était pas tout à fait le film que j'avais voulu. Après le succès du film, j'ai demandé à la Columbia de me laisser le remonter et d'en faire MON film, et de me laisser retourner quelques scènes du scénario original que je n'avais pas eu le temps ni l'argent de tourner à l'époque, parce qu'on m'avait coupé les vivres. Ils m'ont laissé faire et c'était amusant...
P. Combien de temps avait duré le tournage de "Rencontres du troisième type" ?
S. S. Environ cinq mois et autant pour le montage. Mais entre le moment où j'ai eu l'idée du film et le jour de sa sortie, il s'est passé pratiquement quatre ans. C'est un long processus...
P. L'énergie, le désir ne s'émoussent pas, cours de route ?
S. S. Non... J'étais plus jeune alors. En vieillissant, j'imagine qu'on doit répondre tout de suite à ses impulsions parce que sinon, cette chose magique qui vous pousse à poursuivre les tournages en dépit de toutes les contraintes, de toutes les difficultés, de toutes les décisions qu'il faut prendre quotidiennement, s'émousse et l'on finit par devenir paresseux. C'est ce qui arrive en général aux réalisateurs qui tournent toute leur vie, à quelques exceptions près comme Kurosawa, David Lean, George Cukor, John Huston et d'autres encore dont les noms me reviendront une fois cet entretien terminé [rires]. Ce sont des exemples d'hommes persévérants qui, en plus, ont su faire, quand ils étaient âgés, des films aussi bons que ceux qu'ils faisaient quand ils avaient entre vingt et trente ans...
P. Vous aimeriez être ainsi ?
S. S. Bien sûr...
P. Pour le personnage du savant, Claude Lacombe, qu'a joué Truffaut, vous aviez envisagé plusieurs acteurs français ?
S. S. En fait, j'avais écrit le rôle pour Truffaut mais j'étais sûr qu'il dirait non.., sans même lui donner une chance de me le dire. J'en étais tellement persuadé que j'ai offert le rôle à Lino Ventura, Yves Montand... à travers leurs agents, sans les rencontrer. Puis j'ai rencontré Depardieu, Philippe Noiret, Michel Piccoli. Il s'agissait de rencontres informelles, pour voir. Tous me plaisaient bien mais ce qui m'empêchait d'en choisir un, c'était cette envie tenace d'avoir Truffaut pour ce rôle que j'avais écrit pour lui. Je me disais : « Tu es idiot, tout ce qu'il peut dire, c'est non. » J'ai quand même demandé son numéro de téléphone à un ami et, après avoir hésité, un jour, je l'ai appelé chez lui à Paris. Il savait qui j'étais parce qu'il avait aimé "Duel". Nous avons commencé à parler, avec un interprète, et je n'aurais jamais osé espérer ce qui a suivi. Il m'a demandé de lui envoyer le script très vite et m'a dit qu'il lui tardait vraiment de le lire. Une semaine après que je lui aie fait parvenir le scénario, il a envoyé un télégramme à la productrice du film, Julia Philipps, en lui disant : « Suis intéressé par le film. Quand commence-t-on ?»
P. Pourquoi avoir pensé à lui ?
S. S. Parce que c'est un enfant. François est littéralement l'image de l'enfant parmi nous. J'ai compris cela en le voyant la première fois dans "L'enfant sauvage", en regardant ses autres films et, par la suite, en lisant ses interviews...
P. Dans "L'enfant sauvage" justement, il dit à un moment que le langage aussi est une musique et c'est un peu le message de "Rencontres du troisième type"....
S. S. Je crois en effet que nos travaux avaient quelques liens de parenté même si cela tenait davantage à moi qu'à François. Je crois que j'étais un plus grand fan de ses films qu'il ne l'était réellement des miens. Je sais cependant qu'il en a aimé certains et ça me fait très plaisir...
P. Aviez-vous envisagé l'énorme succès de "Rencontres..." quand vous étiez en train de le tourner ?
S. S. Non. Quand je tourne un film, je ne songe jamais à son succès éventuel ou à son échec. Ça ne sert qu'a vous ralentir dans votre travail, qu'a vous distraire de l'essentiel, qu'a vous faire faire les choses pour de mauvaises raisons. Si, pendant ,que vous tournez un film, vous pensez à son succès futur, vous pouvez en effet être amené à faire des choix moins honnêtes, moins personnels et plus généraux...
P. Vous ne pensez jamais au public en tournant ?
S. S. Toujours. Je pense toujours au public quand je fais un film parce que JE suis le public. C'est comme si le film que je fais avait le public pour metteur en scène [rires]. Je n'ai jamais travaillé autrement mais ce n'est bien sûr pas conscient. C'est là que ça se passe [il frappe son coeur de la main]. Je peux vous dire ça aujourd'hui, ici, mais je ne pourrais pas vous le dire pendant que je suis en train de tourner.
P. Vous ne vous dites jamais : « Ah, c'est sûr, ils vont aimer ça ! » ?
S. S. Parfois, en plaisantant, on se dit sur le tournage : « Oh, ils vont aimer ça à New York ou dans le Midwest. Ça, ils vont adorer à Paris »... Mais ce sont juste des plaisanteries.
P. Ne vous êtes-vous pas senti en concurrence avec "La guerre des étoiles" de Lucas, d'autant qu'il est sorti avant "Rencontres..." ?
S. S. Si et, en plus, il y a toujours eu une sorte de concurrence amicale entre les équipes techniques de "Rencontres..." et de "La guerre des étoiles". On comptait même le nombre de séquences d'effets spéciaux qu'on avait les uns et les autres ! Mais, franchement, ni George ni moi n'étions vraiment sûrs de nos films et de leur succès potentiel. George pensait que son film allait rapporter quinze millions de dollars à travers le monde et c'est tout ! On était si peu sûrs de ce qu'on faisait que nous avions pris des parts, réciproquement, chacun dans le film de l'autre. Avec mes parts dans "La guerre des étoiles", j'ai d'ailleurs gagné plus d'argent que George avec les siennes dans "Rencontres..." [rires] ! C'était un duel amical. Mais nous avons vite réalisé que nos films étaient vraiment très différents l'un de l'autre et qu'il y avait donc, la même année, de la place pour eux deux sans problème. George a ratissé un public très large, qui allait des enfants de deux ans aux vieillards de quatre-vingt-douze ans. "Rencontres..." n'est pas vraiment un film pour les enfants. Je pense qu'il accroche les gens à partir de seize ans et jusqu'à... soixante-quinze.. [rires].
P. Etes-vous allé voir le film de Lucas pendant que vous tourniez le vôtre ?
S. S. Non, mais pendant que je travaillais tous les jours sur les effets spéciaux avec les équipes de Douglas Trumbull. Ça devait être, je crois, le deuxième week-end de sa sortie... Et j'ai non seulement été impressionné, mais jaloux et complètement abattu pendant un mois ! Je me disais que mon film ne serait pas aussi bon, n'aurait pas autant de pêche, qu'il était trop particulier, et j'ai alors commencé à lui trouver des défauts à cause de l'ombre envahissante de "La guerre des étoiles". Il m'a fallu un certain temps pour 'retrouver la confiance dans mon film et pour comprendre moi-même qu'il s'agissait de deux films, de deux créations différentes...
P. Après "Rencontres...", il y a eu "1941", la seule vraie comédie de votre carrière. Est-ce que cela reflétait votre état d'esprit de l'époque ?
S. S. Non, pas vraiment, mais c'était l'état d'esprit des dix années précédentes [rires]. Je n'ai pas eu soudain l'envie de faire un tel film. C'est venu comme ça, au fil du temps. J'ai toujours eu un côté un peu fou que vous pourriez appeler le côté "Hellzapoppin" de mon caractère. Quand j'ai lu le scénario de "1941", j'ai justement été frappé par son côté "Hellzapoppin". Il me faisait penser à une revue des années quarante et aussi, avec tous ces dérapages, à cet humour fou d'"American college", à cette folie au sens propre du mot. D'ailleurs, pour avoir écrit un tel scénario, les deux auteurs auraient dû être internés depuis longtemps [rires]. Et l'idée de faire un film comme ça, en passant pour un allumé, était pour moi une sorte de défi... Je n'aurais pas imaginé, avant, que cela puisse m'arriver. J'ai pensé aussi que ce serait amusant à faire sans imaginer une seule seconde que ça pourrait ne pas l'être !
P. Ça n'a pas été drôle ?
S. S. A certains moments, si, et à d'autres, non. C'était dur en fait. Comme pour tous les films...
P. Dans la fabrication d'un film, quelle étape préférez-vous ?
S. S. [avant même qu'on ait fini de poser la question] Le montage. Plus que tout. [Un temps] Mais j'aime presque autant la préparation, le casting, la conception... Mais tourner, ça m'est très difficile. J'aime dormir tard, alors me lever chaque jour à six heures du matin, cinq ou six jours par semaine, et comme sur "Les dents de la mer", sept jours sur sept pendant quatre mois... Ce n'est pas une vie de la gagner comme ça [rires].
P. Comment êtes-vous sur un tournage ?
S. S. Je suis très actif et je parle tout le temps. Je me gratte sans arrêt. Ainsi, j'ai toujours une main qui gratte l'aisselle, et plein d'autres manies que les gens imitent lors des fêtes de fin de tournage ! Quand je les vois j'ai envie de changer ce comportement physique, ce "moi" externe dont les autres se moquent. Je suis plutôt tendu sur les tournages, c'est vrai, mais aussi très attentif dès qu'il s'agit des rapports avec les acteurs, avec les cascadeurs, avec l'équipe...
P. Vous avez entièrement filmé "1941" avec une Louma. Qu'est-ce qui vous plaisait tant dans cette caméra ?
S. S. D'avoir la possibilité de filmer dans des endroits où aucun homme n'avait pu aller auparavant avec une caméra normale ! C'est en France que je l'ai découverte, vous savez. J'étais au Festival de Deauville où j'accompagnais Zemeckis qui était là pour présenter "Crazy day", son premier film et le premier film que j'aie produit. Et, entre l'hôtel et la mer, sur l'herbe, j'ai vu cette grue. Je me suis approché et... j'ai été ensorcelé ! J'ai commencé à la faire fonctionner, à regarder le résultat sur l'écran vidéo, à poser des centaines de questions au technicien qui était là et j'ai fini par conclure sur l'herbe, à Deauville, un marché pour qu'il me l'expédie par bateau, à temps pour "1941".
P. Qu'est-ce que cela a changé dans votre manière de filmer ?
S. S. Cela m'a surtout fait comprendre que peu importent la sophistication des équipements et les angles de vue supplémentaires, si on n'a pas une histoire solide [rires]. Si vous n'avez pas une histoire vraiment solide, vous pouvez jeter l'éponge. Même si vous avez une Louma. Aujourd'hui, la Louma est devenue trop chère pour les budgets que nous nous sommes fixés. Et je possède un équipement qui lui ressemble un peu, qui a un peu moins de possibilités mais qui nécessite moins de personnel et qui est donc moins cher. Mais surtout, depuis "1941”, je suis devenu plus conservateur dans mes prises de vues. Je n'ai plus besoin de tout ce tape-à-l'oeil [rires] !
P. Comment avez-vous vécu l'échec de "1941" ? Avez-vous été surpris ?
S. S. Je n'ai pas été surpris, je ne sentais rien. Je me suis plongé dans "Les aventuriers de l'Arche perdue" au moment où "1941" se ramassait dans tout le pays, et je n'ai même pas réagi. Ma girl-friend et moi venions de rompre, ma vie avait l'air de prendre un mauvais tournant et "1941" était un échec, mais ce n'était qu'un autre mauvais cou
P. En fait, cette année-là a été une année noire. Le père de mon amie était mourant, j'avais des problèmes personnels, nous venions de rompre. L'échec du film ne venait qu'en quatrième position dans la hiérarchie de mes soucis...
P. Il arrive donc parfois que, pour vous, le cinéma ne soit pas aussi important que la vie...
S. S. C'est à cette occasion, effectivement, que j'ai découvert pour la première fois que le cinéma ne comptait pas pour moi à cent pour cent.
P. Vous ne le pensiez pas auparavant ?
S. S. Non, avant je pensais que le cinéma était tout... Là, j'ai simplement pris conscience que j'étais un humain comme les autres. C'est réconfortant de s'en rendre compte à trente-et-un/trente-deux ans !
P. Pensez-vous que cela ait été une erreur de faire "1941" ?
S. S. Non, je ne crois pas. Si je recevais le scénario aujourd'hui, je crois que je referais le film. J'avais vraiment adoré le script et, aujourd'hui encore, j'aime beaucoup le film... J'ai écouté les critiques, je les ai même acceptées, mais je continue à aimer le film.
P. D'habitude, vous tenez compte du jugement du public. Le fait qu'il n'y soit pas allé n'a pas changé votre jugement sur "1941" ?
S. S. Non... Ce que les gens ignorent, c'est que le film n'a pas perdu d'argent. Certes personne n'a fait de bénéfices, même pas le studio, mais personne n'a perdu d'argent. L'exploitation du film aux Etats-Unis et à l'étranger, les ventes des droits à la télé et pour la vidéo, ont permis de tout rembourser. Je ne suis pas censé vous avoir raconté cela parce que tout le monde me conseille de ne pas me justifier et de laisser croire 'que "1941" est MON échec. Comme ça, j'ai au moins un échec à mon actif [rires].
P. C'est à George Lucas que revient l'idée d'“Indiana Jones", mais vous, dans cette idée, qu'est-ce qui vous a séduit ?
S. S. Mon coeur s'est mis à battre dès que j'ai entendu l'histoire que m'a lue George, en mai 1977, à Hawaï où nous étions en vacances. A cette époque, il avait voulu prendre un peu de distance avec la sortie de "La guerre des étoiles" et il nous avait demandé, à ma girl-friend et à moi, de venir passer quelques jours avec lui. Et là, il m'a raconté cette histoire à laquelle il avait pensé pendant des années. En l'écoutant, je me suis dit : « Mon Dieu, c'est merveilleux... » C'était une sacrée bonne histoire, et c'est ça qui, en premier lieu, m'a attiré. J'aimais cette idée de faire un film qui ressemble aux vieilles séries B faites par Republic, ces histoires dans lesquelles le sol se dérobe soudain sous les pieds du héros et où l'on s'aperçoit après qu'il a juste eu le temps de se rattrapper ! J'aimais cet espèce d'hommage aux séries de Republic comme "Zorro", "Sheena", "In the Navy", qu'on tournait alors par douzaines...
P. Vous aviez déclaré, au moment des "Dents de la mer", que vous n'aimiez pas les suites, mais vous avez tourné un deuxième et vous préparez un troisième "Indiana Jones"...
S. S. C'est que je ne considère pas "Indiana Jones et le Temple maudit" comme une suite mais plutôt comme un nouveau chapitre dans une continuité. Exactement comme lorsque vous avez lu une bande dessinée qui vous plaît et que vous en demandez une autre de la même série. C'est un peu comme "La guerre des étoiles", encore que chaque épisode de "La guerre des étoiles" soit relié à l'autre. Le seul point commun des "Aventuriers" et de "Indiana Jones", c'est le personnage d'Indiana Jones, avec ses atouts et ses faiblesses. C'est comme pour James Bond. Les neuf "James Bond" ne sont, en aucune manière, une suite du premier film. Ils sont indépendants les uns des autres...
P. Justement, on dit que vous avez voulu, à un moment, faire un "James Bond" ?
S. S. Oui, c'est vrai... C'est d'ailleurs pour cela que j'ai fait "Les aventuriers...", parce qu'on avait refusé de m'en laisser réaliser un. J'ai toujours aimé James Bond, son "héroïsme", son accent british un peu coincé et tout son attirail... Tout cela m'a toujours fasciné. Avant "Les dents de la mer", juste après "Sugarland Express", je suis allé voir les Artistes Associés pour leur demander d'en faire un. Ils m'ont fait savoir que je n'étais pas prêt. Je n'ai donc jamais eu la chance d'en réaliser un. Mais George Lucas est arrivé et nous avons aujourd'hui notre propre série de films d'aventures.
P. Que sera le troisième épisode?
S. S. J'ai juré à George de garder le secret et il m'a interdit d'en dire quoi que ce soit. C'est encore sur la table à dessin et on est en train d'écrire le scénario. Le film devrait se faire avant la fin 1987.
P. Est-ce que l'action se déroulera, comme "Indiana Jones...", avant celle des "Aventuriers..." ?
S. S. [hésitant] Non, il se situera après, en 1938, donc plus près de la guerre.
P. Quelle en sera l'héroïne ? Karen Allen ou Kim Cattrall ?
S. S. [hésitant encore] Nous ne savons toujours pas. En tout cas, j'aime qu'à chaque nouvelle aventure, l'héroïne change.
P. Ce sera quoi le titre de ce troisième épisode ?
S. S. [hésitant de plus en plus] Ce sera "Indiana Jones et... et...". A vous de remplir les blancs [rires].
P. Dans quel pays se déroulera-t-il cette fois ?
S. S. Je ne peux rien dire. Si je parle, George me fera retirer ma carte de la Guilde des réalisateurs [rires] !
P. Comment est-ce de travailler avec un ami ?
S. S. George est un grand partenaire et un grand ami. Mais nous travaillons aussi très dur à conserver cette amitié. Chacun sait ce qu'il peut demander et ce qu'il peut céder. Parfois, je fais des compromis. D'autres fois, c'est lui. L'amitié est plus importante que le film et ça sera toujours ainsi. C'est ce qui fait que nous avons pu travailler ensemble si longtemps...
P. Comment cela se passe-t-il concrètement ?
S. S. George apporte l'histoire des différents films et nous avons des réunions communes sur le casting. Ensuite — et c'est la même chose que moi avec les réalisateurs qui travaillent pour moi — il me laisse tranquille pendant que je réalise le film. Je suis le patron. Je monte le film, je suis le patron. Je lui montre le montage de mon film et je suis alors le co-patron. Mais nous continuons à fonctionner en étant d'accord pour... rester d'accord, et puis je termine le film en tant que patron. Et voilà. Pour résumer, George s'investit dans la préparation, puis aussi après le montage. C'est tout. Nous travaillons parfaitement ainsi.
P. Est-ce que ce troisième épisode sera le dernier de la série ?
S. S. Le dernier, oui.
P. Juré ?
S. S. En ce qui me concerne, oui. J'ignore les plans de George mais je sais que je n'en mettrai pas d'autres en scène.
P. Et Harrison Ford ?
S. S. Il dit qu'il devient vieux et que, bientôt, il aura besoin d'une chaise roulante pour les séquences de poursuite [rires].
P. Nous arrivons à "ET", vous l'aviez annoncé comme votre "petit film"...
S.S. [nous interrompant]... c'est le public qui en a fait un gros film. Il se l'est approprié sans que j'y puisse quelque chose mais, pour moi, c'est toujours un petit film.
P. C'est quoi, pour vous, un "petit film" ?
S. S. Un film qui coûte moins de dix millions de dollars [soixante-dix millions de francs] et qui traite des gens, des rapports intimes, de problèmes personnels, de crises de comportement... Sincèrement, j'ai été très surpris de l'accueil qu'il a obtenu.
P. Quand, précisément, avez-vous compris l'énorme succès qu'il allait obtenir ?
S. S. A Cannes, en mai 82, quand j'ai vu le film pour la première fois avec un grand public. L'accueil que j'ai reçu là, c'est sans doute le plus beau cadeau qu'on puisse faire à un cinéaste. Quand les gens, dans la salle, à la fin, ont manifesté si fortement leur enthousiasme, je suis resté là, debout, au balcon du palais des Festivals, plus heureux que jamais. Je crois que c'est le plus beau jour de ma vie, excepté le jour de la naissance de mon fils, Max.
P. On dit que vous préparez une suite à "E.T." ?
S. S. Je ne suis pas sûr d'être intéressé par l'idée de donner une suite à "ET." parce que j'ai dit tout ce que j'avais à dire dans ce premier film. Une suite me forcerait à dire plus qu'il n'en faudrait sur les personnages. Ce serait alors simplement une décision de business. Avec "E.T." je suis très prudent et je préfère qu'on ressorte le film en salles régulièrement, tous les trois ou cinq ans, comme un film original, plutôt que d'en faire un autre et que cet oeuf n'ait pas la fraîcheur du premier. A ce moment précis de ma vie, faire une suite ne serait qu'une décision de business. Et je ne m'y sens pas prêt.
P. Aujourd'hui, pouvez-vous nous dire combien "E.T." vous a rapporté ?
S. S. Il continue de rapporter de l'argent puisque si nous n'avons pas sorti le film en vidéo, nous l'avons repris en salles. La première reprise a eu lieu l'été dernier et, à elle seule, a rapporté plus de 40 millions de dollars - ce qui est plus que n'importe quelle autre reprise de l'histoire du cinéma, y compris celle de "La guerre des étoiles". "ET.", je crois, est un film qui doit être vu en public et pas à la maison. Comme la plupart de mes films d'ailleurs ! Mais je sais qu'en disant ça, je suis plutôt minoritaire. Surtout face aux porte-parole financiers...
P. Pensez-vous que "E.T." soit un tournant dans votre carrière, qu'il y ait un avant-"E.T." et un après-"E.T." ?
S. S. Les gens ne me situent pas vraiment, ils ne me comprennent pas vraiment. Un jour, peut-être... Mais ils n'ont pas encore vu le tournant de ma carrière. Moi, je l'ai vu mais je ne donnerai à personne le moindre indice [rires]...
P. Ne pensez-vous pas que le succès puisse aussi être un piège : n'est-on pas forcé après "Les dents de la mer", "Rencontres du troisième type" et "E.T." de faire encore mieux, davantage ?
S. S. Non, au contraire. Le succès m'encourage à explorer de nouveaux territoires qui, avant, ne m'intéressaient pas, où je n'étais pas assez sûr pour m'aventurer il y a quelques années. Le succès augmente la confiance en soi et cette agréable sécurité permet à un individu de jouer avec la chance, de prendre de plus grands risques.
P. Etre père aujourd'hui...
S. S. [nous interrompant] a été pour moi le plus grand des risques [rires] !
P. Etre père aujourd'hui, c'est-à-dire automatiquement être un adulte, va-t-il changer la vision que vous aviez du monde des adultes ?
S. S. Au contraire, je crois. Etre père vous assure en effet au moins dix-huit ans d'enfance supplémentaire à travers d'autres yeux [sourire malicieux] .
P. "E.T." est une gentille créature. On ne peut pas en dire autant des Gremlins ni de celles qui traversent "Poltergeist". C'est comme si vous étiez attiré par les deux visages de l'Inconnu...
S. S. "Poltergeist" reflète bien mes fascinations ; mais "Gremlins" non. Plutôt celles de Joe Dante. Vous devriez l'interroger, lui, là-dessus. Je fais toujours la différence entre les films que je mets en scène et ceux que je produis.
P. Pourquoi êtes-vous devenu producteur ?
S. S. Parce qu'il y avait beaucoup de films que j'avais envie de voir mais pas forcément de réaliser ! Mais ces films que j'ai produits sont plus les films de ceux qui les ont faits que les miens.
P. Ne pensez-vous pas qu'il y a une différence d'ambition et de qualité entre les films que vous réalisez et ceux que vous produisez ?
S. S. En tant que producteur, je ne me mêle jamais du contrôle de la qualité du film dans les domaines qui sont ceux du réalisateur que j'ai engagé. Quand je suis producteur, je travaille beaucoup au moment de l'écriture du scénario, au moment du casting... Une fois cela terminé, je me retire et le film appartient ensuite à celui. qui le réalise, et ce jusqu'à la sortie.
P. Exercez-vous beaucoup votre droit de regard sur le montage final comme producteur ?
S. S. Ce serait mon droit mais, dans la pratique, je ne l'utilise jamais. Je ne suis encore jamais intervenu dans le montage des films que j'ai produits. La chose la plus importante est d'engager le bon réalisateur pour le bon sujet. Si, là, je fais bien mon travail, je n'ai nullement besoin ensuite d'aller vérifier ce qui se passe sur le plateau et moi, je peux faire mes propres films tranquillement...
P. En règle générale, vous avez l'air de penser à votre prochain film pendant le tournage du précédent. Est-ce que cela a été le cas pour "La couleur pourpre" pendant "Indiana Jones..."?
S. S. Non, parce que, pendant le tournage d'"Indiana Jones...", j'ignorais tout de "La couleur pourpre". A l'époque, j'avais l'idée de faire un film dont le titre était "A guy named Joe"). C'est un projet qui date de 1980 et que j'ai déjà repoussé deux fois. Je n'arrête pas de le repousser, je ne sais pas pourquoi... Peut-être parce que je le connais trop bien et que je suis trop sûr de moi. Et c'est vrai que j'ai plutôt tendance à faire les films dont je ne suis pas vraiment sûr...
P. En général, c'est plutôt l'inverse...
S. S. A chaque fois que je n'étais pas sûr de moi, j'ai toujours vérifié que le défi qui se présentait alors à moi était plus clair et plus net. Alors que dans le cas où le film me semble facile, j'ai l'intime impression de l'avoir déjà fait. Je cherche alors quelque chose de moins familier C'est ce qui s'est passé avec "A guy named Joe". Mais cette fois, je suis déterminé à le faire l'an prochain.
P. Dans ces conditions, "La couleur pourpre" a en effet dû vous apparaître comme le projet idéal : un univers que vous n'aviez jamais traité, des adultes, des Noirs, des conflits...
S. S. Il a en effet comblé les vides. En fait, ça a été un projet surprise. C'est Kathy Kennedy, qui dirige ma compagnie, Amblin, qui m'a fait lire le livre d'Alice Walker en me disant « C'est un livre que beaucoup de femmes ont offert à beaucoup d'hommes », sous-entendant « Tiens, espèce de chauviniste-mâle, lis une vraie histoire de femme, pour une fois » [rires]. Elle n'avait jamais imaginé que je serais autant accroché par l'histoire. Moi non plus d'ailleurs. Mais cela vient sans doute du fait que j'ai grandi entouré de trois sœurs plus jeunes. Et dans le sens où c'était une histoire de femme, un film de femme, ce projet m'est apparu familier C'est un film sur les femmes, mais c'est aussi un film sur les hommes et les femmes, sur les relations entre les hommes et les femmes...
P. Est-ce que faire "La couleur pourpre" n'était pas aussi, pour vous, une manière de répondre aux critiques et de montrer à Hollywood que vous pouviez faire un film pour les adultes ?
S. S. Non, parce que les critiques ont été dans l'ensemble plutôt favorables à mon travail de cinéaste ces dix dernières années. Donc, je n'avais rien à prouver. En ce qui concerne "La couleur pourpre", j'ai simplement répondu, spontanément et avec enthousiasme, à un sujet qui m'avait causé un choc émotionnel et dont j'ai voulu faire un film. Ce sont les motifs les plus purs qui m'ont poussé et cela n'a rien à voir, je vous l'assure, avec une quelconque envie de gagner du respect ou de prouver que j'étais capable de faire un autre genre de films. Cela a été, pour moi, la bonne chose à faire au bon moment.
P. Comment avez-vous ressenti le fait de ne pas avoir été nommé pour l'Oscar du meilleur réalisateur ?
S. S. J'ai déjà déclaré que les Oscars n'étaient pas les jeux Olympiques et qu'il ne s'agissait pas d'une compétition sportive ou d'une course. C'est simplement le moment où vos pairs s'expriment sur tous les films qui ont été réalisés en un an. Je n'ai jamais pris la chose d'une manière si personnelle.
P. On a quand même du mal à imaginer que vous n'aviez pas été un peu triste de ne jamais avoir eu cet Oscar....
S. S. Je l'aurais été si j'avais soixante-dix ans, mais comme je n'ai pas encore atteint la quarantaine [rires]...
P. Vous ne vous êtes servi d'un story-board ni pour "E.T." ni pour "La couleur pourpre", ce n'est sans doute pas un hasard...
S. S. Non, c'était délibéré. Parce que je ne voulais pas faire deux fois le film. Une fois que j'ai "story-boardé" le film, c'est en effet un peu comme si je l'avais déjà tourné et j'arrive donc sur le tournage moins vierge. Là, j'avais besoin du contraire. Sur "ET." et sur "La couleur pourpre", je voulais arriver encore plus vierge qu'à l'ordinaire. Je ne voulais pas gâcher les surprises en les ayant trop préparées. Je ne voulais pas me contenter d'être un architecte décalquant un dessin. Je voulais que chaque jour de tournage soit comme le premier jour. Pourquoi sur ces deux films-là précisément ? Parce que ce sont des films qui parlent des gens. Ce sont des histoires d'émotion, de relations entre des personnages, et on ne peut pas faire le dessin d'une relation. Un dessinateur peut mettre deux visages nez à nez, écrire un dialogue et appeler cela un plan, on n'aura pas l'essentiel... L'histoire de "La couleur pourpre" me touchait chaque jour différemment. J'ai laissé cette histoire me diriger afin que je puisse moi-même diriger le film à mon tour. C'était le contraire sur "Les aventuriers...", "1941" ou "Les dents de la mer" qui étaient des films remplis d'action et, sur le plan de la logistique, très compliqués... Pour ces films-là, je me serais senti vraiment irresponsable sans story-board. Lorsqu'on travaille avec beaucoup de monde sur des effets spéciaux, sur des scènes d'action, il est indispensable que les gens qui vous aident sachent ce que l'on attend d'eux afin qu'ils fassent tous bien leur travail.
P. Pour revenir à "La couleur pourpre", ne pensez-vous pas qu'à vouloir à tout prix forcer l'émotion, comme dans la scène des retrouvailles des deux soeurs par exemple, avec les ralentis, la musique et tout, on finit par perdre la magie qui l'a fait naître ?
S. S. Non, parce que c'est une démarche honnête. Il ne faut pas confondre la sincérité et la manipulation. Je n'ai jamais eu l'intention de forcer quiconque dans le public à quoi que ce soit sinon, simplement, à accepter la vérité qui émane de ces deux personnages. Cette vérité pouvait, soit les faire pleurer de joie, soit les laisser indifférents. C'était inscrit dans le sujet. J'ai toujours pensé que si vous aimiez ces deux personnages, vous pouviez rester assis deux heures et demie à les suivre dans la tourmente, et vous retrouver, soudain, à votre tour, inondé d'espoir, au sommet de la montagne, devant un ciel clair, et vous sentir si bien que vous en pleuriez... Pour moi, c'est cela l'émotion honnête. Il n'est pas dans mon intention de faire de la manipulation. L'histoire, simplement, se terminait ainsi...
P. Vous avez dit un jour que vous vouliez que le public aime vos films et que vous étiez prêt à tout pour qu'il vienne les voir...
S. S. J'espère que le public aime le film pour ce qu'il est et pas seulement parce qu'il me doit quelques larmes. Je dois au public bien plus qu'il ne me doit...
P. Le sujet de "La couleur pourpre" ne vous a-t-il jamais paru un peu dépassé après tous les mouvements noirs des années soixante, après Martin Luther King, les Panthères noires...
S. S. Un film n'est pas dépassé parce qu'il est en costumes et qu'il se déroule il y a plus d'un demi-siècle. Je crois que n'importe quel film joué par de bons comédiens noirs est important... Des films comme "La couleur pourpre" permettront à d'autres réalisateurs de ne pas avoir peur d'aborder au cinéma les problèmes des Noirs. C'est très important. Il y a un nombre infini d'artistes noirs en tout genre, acteurs, écrivains, réalisa-teurs, et les voir aujourd'hui inemployés à Hollywood est plus qu'irritant... J'espère que "La couleur pourpre" pourra être un exemple pour des films à venir qui ne soient pas uniquement des histoires de gendarmes et de voleurs mais qui abordent vraiment des sujets humains.
P. Le film a déclenché une polémique dans la communauté noire américaine. Qu'en pensez-vous ?
S. S. 98 % de la communauté noire a adopté le film et 2 % s'est sentie offensée. Parmi ces 2 %, il y avait beaucoup de réactionnaires qui n'ont pas admis le rôle que jouent les hommes dans l'histoire et ont estimé que le film était trop axé sur les femmes. Et ils ont fini par dire que "La couleur pourpre" était un film contre les Noirs et les pauvres femmes ! Il y a eu beaucoup de malentendus. Et aussi, souvent, aux Etats-Unis, les gens feraient n'importe quoi pour passer au journal du soir ou à la une du lendemain matin. C'est le genre de protestations que je trouve absurde...
P. N'avez-vous jamais été tenté par un film qui traiterait des problèmes d'aujourd'hui ?
S. S. Vous savez, les problèmes d'aujourd'hui sont ceux d'hier et ceux d'hier seront aussi ceux de demain. On ne retient jamais les leçons. Parfois, cependant, quand on fait un film qui paraît loin de l'actualité, il peut être aussi une réflexion sur nos problèmes d'aujourd'hui. "La couleur pourpre", pour moi, parle profondément des problèmes entre les hommes et les femmes du monde entier, qu'ils soient noirs, jaunes ou blancs...
P. Pensez-vous avoir gagné un nouveau public avec ce film ?
S. S. Je pense qu'aux Etats-Unis, j'ai eu en effet un nouveau public parce que je n'ai pas eu les jeunes enfants qui viennent d'habitude voir mes films. Mais j'ai eu leurs parents. Pour la première fois.
P. Nous avons lu un livre magnifique, "Empire du soleil" de J. G. Ballard, qui semble être fait pour vous. Et d'ailleurs, on dit que vous allez l'adapter...
S. S. C'est vrai, je commence le tournage le 2 janvier 1987.
P. En Chine ?
S. S. Oui, en Chine. Nous avons déjà repéré tous les extérieurs et le gouvernement chinois nous a donné son accord.
P. Vous êtes-vous reconnu dans le héros du livre, Jim ?
S. S. Plus que dans n'importe quel autre personnage de mes films précédents. A l'origine, le film devait être fait par David Lean et il m'a donné le livre en me disant : « Vous devriez le faire, c'est pour vous. » C'est vrai [rires]... J'ai déjà trouvé certains des acteurs principaux mais je ne peux pas encore vous dire leurs noms.
P. Puisqu'on est dans les projets, pouvez-vous faire un point sur tous ceux qu'on vous prête ? Tintin ?
S. S. C'est toujours en projet puisque Melissa Mattison [scénariste d" E. T."] est en train d'écrire un scénario à partir de trois des aventures de Tintin.
P. Avez-vous pensé à Christophe Lambert pour jouer Tintin ?
S. S. Christopher Lambert ? Euh... Oui, s'il peut perdre dix à quinze ans !
P. Et "Peter Pan", où en est-on ?
S. S. Je l'ai abandonné. Walt Disney a racheté les droits et devrait en faire sa propre adaptation.
P. Et ce livre de Thomas Kennealy que vous deviez adapter, "Schindler's list", qu'en est-il exactement ?
S. S. Je vais en faire un film, mais pas avant deux ans, parce que j'attends que le scénario soit terminé. Nous en sommes à notre troisième année consécutive d'écriture : c'est une histoire extrêmement difficile à adapter et je ne ferai le film que si je trouve le scénario absolument parfait. Mais plus on travaille dessus, plus on apprend de choses et plus je suis excité...
P. Où en est le projet sur lequel vous aviez travaillé avec Brian de Palma ?
S. S. Nous avons effectivement travaillé sur un scénario il y a trois ans, mais, visiblement, Brian ne l'a pas aimé et je ne pense pas qu'il fera le film un jour.
P. En tout cas, vous n'avez pas l'air de vouloir suivre l'exemple de Lucas et prendre des distances avec la mise en scène ?
S. S. Non, parce que je suis une abeille ouvrière. George s'occupe de la ruche et mon travail à moi est de faire en sorte que le miel se fasse [rires].
P. Sidney Lumet a dit récemment que seuls Woody Allen, Scorsese, Coppola et vous, preniez votre travail de metteur en scène au sérieux...
S. S. Je le prends effectivement au sérieux. Comme tout ce que je fais. Et puis, comme le travail d'un cinéaste implique le travail d'une centaine de personnes et donc les vies d'une centaine de personnes, vous faites partie de leur aventure émotionnelle, donc, vous ne pouvez pas vous permettre de ne penser qu'à vous chaque jour...
P. Vous avez de toute évidence façonné le public américain. Qu'en pensez-vous ?
S. S. Je ne pense pas avoir façonné le public mais peut-être y avoir contribué avec d'autres comme Scorsese, Lucas, Coppola... Mais il y a, dans ces mutations, des choses négatives nous avons trop donné l'impression que le cinéma était une chose facile. Trop de gens essaient aujourd'hui de faire des films comme les nôtres alors qu'il leur manque les ingrédients de base et, à cause de cela, les films tendent à être moins bons, un peu simples, voire simplistes. Je sais bien qu'on ne nous prend pas pour des intellectuels, mais nous ne sommes quand même pas simples d'esprit. Ceux qui essaient de nous imiter ont laissé de côté ce qui faisait réellement fonctionner les films A cause de cela, beaucoup de films qui sont sortis ces trois dernières années sont trop puérils. J'espère sincèrement voir le retour d'un cinéma plus adulte, avec des histoires plus adultes. Des histoires qui n'auront pas pour objectif de tuer le Peter Pan qu'il y a en nous, mais qui auront pour ambition de faire davantage preuve de maturité et de nous permettre de regarder la vie sous une autre perspective. En vieillissant, je ne peux pas continuer à faire des films pour les dix-huit ans, et j'espère qu'une partie de mon public me suivra dans mon cheminement, au fur et à mesure que je vieillirai... Sinon, j'abandonnerai le tout à la génération suivante de metteurs en scène et ils pourront prendre la relève [rires].
P. Vous habitez à Hollywood, vous y travaillez mais vous ne donnez pas pour autant l'impression d'en faire vraiment partie...
S. S. C'est vrai en effet. J'y habite, j'y travaille, je nage dans les mêmes eaux mais je continue à faire mes propres films. J'espère cependant qu'on les considère comme des produits hollywoodiens. En fait, j'essaie de faire le genre de films que j'admirais, ceux des années trente et quarante, cette époque d'Hollywood où je me serais senti le mieux chez moi, si j'avais pu choisir. Je regrette de ne pas avoir vécu l'âge d'or d'Hollywood. En un sens, la plupart des films que je fais sont des hommages inconscients à cette époque-là.
P. Quel est votre état d'esprit aujourd'hui ? Comment voyez-vous le futur ?
S. S. Je suis partagé. Je pense qu'on verra davantage de films se tourner mais qu'ils ne seront pas aussi bons. Il est important de comprendre les dangers que représente le fait de faire trop de films, et trop de films pas bons. Cela va nécessiter un réel effort de concertation parmi les scénaristes, les réalisateurs, les acteurs. Et pas seulement les JEUNES acteurs ! J'aimerais voir en effet, comme par le passé, plus d'acteurs de trente-cinq ans, plutôt que de regarder les enfants être les héros de l'Amérique. Où sont les Gary Cooper, Cary Grant, Rosalind Russell, Carole Lombard, Vivien Leigh, Mima Loy d'aujourd'hui... L'Amérique est obsédée soit par les très vieux acteurs, soit par les très jeunes, et les autres sont cantonnés dans les séries télé.
P. Mais vous, par exemple, pourquoi ne travaillez-vous pas avec des stars ?
S. S. J'ai essayé. J'ai proposé des choses à Newman, à Redford ; ils les ont refusées. Ils sont difficiles, à juste titre. C'est vrai aussi que certains des films que j'ai faits ne sont pas leur tasse de thé et que ceux qu'ils ont envie de faire ne sont pas forcément ceux que j'aimerais réaliser. Nous n'avons pas trouvé pour l'instant de terrain d'entente, mais je ne désespère pas d'y parvenir un jour. Bien sûr, j'aimerais travailler avec Dustin Hoffman, avec Robert de Niro, avec Meryl Streep, avec Amy Irving, ma femme...
P. Une dernière question. Comment le petit garçon modeste que vous étiez et qui faisait des films en 8 mm vit-il aujourd'hui la gloire et la richesse ?
S. S. Il y a trois ans, en Amérique, j'étais un réalisateur de films Aujourd'hui, je suis une célébrité. Eh bien, je préfèrerais de beaucoup revenir à l'état de réalisateur. Pourquoi ? Parce que j'ai plus de plaisir à travailler qu'à être quelqu'un de célèbre...